Volume 34 Numéro 12, le 17 février 2017

À propos de Trump, de Mexique et d’ALENA


Par Jean-Philippe Boucher agr., MBA


C’est le branle-bas de combat depuis quelques semaines maintenant. Des quatre coins de la planète, dirigeants, politiciens, économistes, journalistes et analystes tentent tant bien que mal d’évaluer avec justesse les répercussions de la prise de pouvoir et des premiers décrets de Donald Trump comme 45e président des États-Unis.

Qu’on en parle en bien ou en mal, le personnage ne laisse pas indifférent. Ses projets, ses opinions et sa vision parfois très tranchante proposent une cassure nette avec l’idéologie démocrate et les mesures établies par son prédécesseur, Barack Obama.

Du côté agricole, la vision du nouveau gouvernement et ses répercussions sont floues. On sait cependant que l’accord de partenariat transpacifique (PTP) n’est plus, et que celui de libre-échange nord-américain (ALENA) en vigueur depuis 1994 sera de retour sur la table de négociation.

Aux États-Unis, les dernières semaines auront vu un vent d’inquiétude souffler sur le milieu agricole. Le retrait du PTP et la remise en question de l’ALENA dans sa forme actuelle préoccupent, et avec raison.

Dans le monde, les États-Unis demeurent l’un des chefs de file de la production agricole dans plusieurs marchés, comme l’illustre le tableau suivant.

Sur une base annuelle, les États-Unis n’étant bien entendu pas à même de consommer l’ensemble de son volume de production de grains et viandes, nul besoin de souligner ici l’importance de conserver des canaux de distribution à l’exportation les plus fluides et avantageux possibles.

S’il est vrai que la nouvelle administration américaine aura toujours la possibilité de renégocier sur une base bilatérale de nouvelles ententes, dans l’immédiat, l’absence de plans concrets pour donner suite au retrait du PTP et à la renégociation de l’ALENA a donc de quoi rendre nerveux.

L’approche beaucoup plus protectionniste du nouveau président américain n’est pas sans soulever aussi plusieurs interrogations. La relation avec le Mexique est spécialement sous les feux de la rampe présentement avec la mise en branle de la construction d’un mur entre les pays. Les conséquences des menaces de représailles des États-Unis ne sont pas non plus sans danger. C’est notamment le cas  pour les fabricants d’automobiles désireux d’implanter des usines au Mexique.

S’il est défendable que les États-Unis souhaitent stimuler la création d’emploi en forçant la main d’entreprises à s’implanter en sol américain, les répercussions à long terme pourraient s’avérer plus tordues. Déjà la chute importante du péso mexicain dans les derniers mois en est le reflet alors qu’on s’inquiète d’un effritement de l’économie mexicaine. Et, pour les producteurs agricoles américains, cette éventualité n’est pas positive.

Rappelons que le Mexique est actuellement le 1er importateur de maïs, de blé, de tourteau et de porc américain. Il est aussi le 2eimportateur de soya, de l’huile de soya et de sorgo, alors qu’il s’agit de la 3e destination en importance pour le bœuf américain.

Au net, une détérioration des relations entre le Mexique et les États-Unis, ainsi que de nouvelles mesures protectionnistes visant à stimuler l’économie américaine au détriment de celle mexicaine pourraient donc avoir de lourdes conséquences du côté agricole. Bien entendu, les Mexicains ne cesseront pas de consommer pour autant et ne pourront se soustraire complètement à des importations américaines. Par contre, alors que les États-Unis ne cessent de produire chaque année plus de grains et de viandes, la détérioration éventuelle de la santé économique de l’un de ses principaux importateurs de produits agricoles n’est pas nécessairement de bon augure.

Et le Canada dans tout ça?

La nouvelle administration de M. Trump n’a pas jusqu’ici fait trop de vague avec le Canada. On peut même voir du positif d’un point de vue strictement économique avec l’entérinement du projet d’oléoduc Keystone XL. Le dollar canadien a d’ailleurs bondi sur cette annonce la semaine dernière. Par contre, du côté agricole, si rien n’a été jusqu’ici annoncé concrètement, une certaine nervosité règne.

Le Canada pourrait notamment être forcé à nouveau de défendre les productions sous gestion de l’offre pendant la renégociation de l’ALENA. Le marché du bœuf pourrait aussi être touché après plusieurs années de débat entourant le COOL, une mesure d’étiquetage d’origine de la viande mise en œuvre par les États-Unis et retirée en 2016 suite au jugement de l’OMC.

Par contre, pour les grains, rien ne semble actuellement dans le collimateur de l’administration de M.Trump. En ce qui concerne les prix, beaucoup dépendra de la prochaine direction que voudra suivre le dollar canadien face à la devise américaine. Rappelons que par défaut, une dépréciation du dollar canadien se veut avantageuse pour les prix des grains canadiens qui se transigent sur une base $ US en Amérique du Nord et dans le monde.

Il sera donc très intéressant dans les prochains mois d’évaluer le succès et les retombées des nombreuses initiatives que veut implanter M.Trump destinées à relancer davantage l’économie et la création d’emploi aux États-Unis. Ceci ne manquerait pas de forcer une appréciation supplémentaire de la devise américaine déjà présentement à son plus haut depuis 2003. Par ricochet, une pression à la baisse sur le dollar canadien en découlerait, ce qui ne manquerait pas de profiter aux prix des grains canadiens.

La situation se veut cependant paradoxale. Annonçant haut et fort qu’il souhaite relancer l’économie américaine, d’un même souffle, M. Trump a laissé entendre aussi, dans l’un de ses fameux tweets, qu’il n’appréciait pas nécessairement de voir la devise américaine s’apprécier. Quelle sera alors sa prochaine initiative afin de prendre le plein contrôle à la fois de la destinée de l’économie américaine, mais aussi du billet vert?

En attendant, ce qu’on retient de l’arrivée de M. Trump, c’est qu’un bouleversement de plusieurs acquis semble s’amorcer. Du côté agricole, au Canada, les prix des grains pourraient profiter de la situation. Par contre, le marché du bœuf pourrait de nouveau subir les répercussions de nouvelles mesures protectionnistes comme ce fût le cas avec le COOL, alors que les producteurs de lait et de poulets devront de nouveau défendre l’efficacité du système canadien de gestion d’offre. Comme dirait mon collègue et chroniqueur, Philip Shaw, la seule constante est le changement…

Source: Le bulletin des agriculteurs

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