Fromages européens, une décision mal digérée par l’industrie laitière


Les fromagers sont déçus de la part de 50% qu'ils obtiendront sur les nouveaux quotas d'importation de fromages européens.

Par Chantal Quirion


L’attribution des pourcentages de quotas d’importation des fromages européens par le gouvernement fédéral a suscité la grogne et l’inquiétude chez les fromagers canadiens.

Dans un bref communiqué, le ministre du Commerce international, François-Philippe Champagne a dévoilé le 1er août dernier la répartition des nouveaux quotas, plus précisément nommés, les contingents tarifaires, entre les différents acteurs économiques.

Les fromagers déplorent que les distributeurs et les détaillants se partagent 50 % de la part du gâteau, la même qu’eux,  alors qu’à leur avis, ces derniers ne subiront aucun impact négatif de ces nouvelles importations étrangères.

Ainsi, selon l’annonce gouvernementale, 60% des quotas iront aux petites et moyennes entreprises, répartis à parts égales entre les fromageries et les détaillants ainsi que les distributeurs. Les 40 % restants seront divisés toujours à parts égales entre les grands fabricants de fromages et les grands détaillants et distributeurs. Toutes tailles confondues, les fromagers ne récoltent que la moitié du quota.

Rappelons qu’à compter du 21 septembre prochain, l’Accord économique et commercial global (AECG) conclu entre le Canada et l’Union européenne (UE) devrait entrer en vigueur. Celle-ci inclut l’importation annuelle de 17 700 tonnes additionnelles de fromage de style européen. Les pourcentages annoncés visent 16 000 tonnes de cette quantité. La différence sera allouée aux géants de la transformation alimentaire comme  la compagnie McCain, entre autres.

Cette entente commerciale qui vise à favoriser la croissance de certains secteurs économiques dont certains secteurs agricoles dont l’industrie bovine, fait craindre l’industrie de la transformation laitière et par ricochet, celle de la production laitière.

Les Producteurs laitiers du Canada (PLC) et L’Association des transformateurs laitiers du Canada (ATLAC) ont réagi conjointement au lendemain de l’attribution de ces contingents tarifaires.

« Il est clair que seul le secteur laitier est affecté négativement par cette décision, mais le gouvernement a choisi d’offrir une part importante de ces licences aux détaillants. Il incombe au gouvernement d’expliquer sa logique aux 80,000 familles canadiennes qui dépendent de notre secteur pour leur subsistance », a déclaré Jacques Lefebvre, président et chef de la direction de l’ATLAC.

Les producteurs laitiers ont également exprimé leur déception. « Nous avions espéré que le gouvernement accorderait la priorité de l’attribution des nouveaux contingents tarifaires aux fabricants de fromage qui auraient importé des fromages qui ne sont pas déjà produits au Canada, offrant une plus grande variété de fromages aux consommateurs canadiens tout en soutenant la croissance continue du secteur laitier canadien » Pierre Lampron, président des Producteurs laitiers du Canada.

Du côté du Dairy Farmers of Ontario, le directeur général Graham Lloyd s’est dit soulagé que le gouvernement reconnaisse l’industrie, mais que plus la part disponible pour les transformateurs sera élevée et mieux cela sera dans la mesure où ce sont eux qui subissent le plus les contrecoups de l’Accord.

Au ministère du Commerce international on soutient que cette décision a été prise à la suite de vastes consultations.

À l’ATLC on prétend que la voix des transformateurs n’a pas été entendue.

 

« On ne comprend pas et on n’a  toujours pas de réponse à notre question : comment peut-on peut accorder une licence à des gens qui ne subissent pas les impacts », questionne encore M. Lefebvre.

« Nous on a fait front commun avec les petits fromagers et les producteurs et ce n’est pas arrivé souvent qu’on ait fait front commun. Le message était clair : il faut que la majorité (du quota) aille aux fromagers. Je ne veux pas être un prophète de malheur, mais vous allez voir que certaines fromageries vont fermer et qu’il y aura des consolidations », poursuit M. Lefebvre.

Éric Lafontaine, directeur général à la Fromagerie St-Albert mentionne qu’il s’agit d’un scénario qui risque fort de se produire.

« On savait que l’Accord était là, mais c’est comme si on ne voulait pas y croire vraiment. Je ne serais pas étonné que cela entraîne la fermeture de petites fromageries. En fait, personne n’est content avec cette décision. Nous on demandait plus et les détaillants en voulaient beaucoup plus aussi. » M. Lafontaine mentionne par ailleurs qu’il reste encore plusieurs zones grises dans ce dossier, à savoir par exemple quelles procédures seront adoptées pour l’attribution des quotas. L’une des raisons d’être des alliances et regroupements était de pouvoir déposer des demandes communes. Or, il appert que les entreprises, quelques soient leur taille devront adresser leur demande individuellement.

Pour sa part, Margaret-Peter-Morris, propriétaire de l’entreprise Glengarry Fine cheese dans l’Est ontarien indique ressentir une certaine inquiétude

« C’est moins que notre alliance voulait (Canadian Alliance of cheesemaker)  mais je ne connais pas toute l’ampleur des conséquences. C’est très nouveau. L’Inquiétude vient du fait qu’on ne sait pas ce qui arrive. Nous manquons de fromage ici (Ontario), mais là, c’est un volume important qui est mis dans les mains des détaillants. Il y a toujours des changements et nous n’avons pas d’influence sur ça.  Je pense que les consommateurs vont gagner un peu plus de choix dans les épiceries, mais je ne sais pas si les prix vont baisser pour autant.

Quant à Jacques Lefebvre de l’ATLC, son idée est faite.

« C’est simple, ce sont les fromagers de chez nous et par la bande les producteurs laitiers qui vont perdre. Il faut comprendre que pour chaque fromage qui va être importé ici, il va remplacer du fromage qui est transformé ici. L’approche qu’on avait préconisée était qu’on n’allait pas s’autocannibaliser. Par exemple, si tu produis un brie tu ne vas pas importer un autre brie et alors tu vas maintenir ta production. Le détaillant lui, n’offrira pas 20 sortes de brie et il va en tasser un autre. Il y a de bonnes chances que ce soit un brie produit ici. »

Le ministre Champagne se montre plus confiant :

« Les entreprises canadiennes de toutes les tailles bénéficieront de nouvelles occasions d’importer des fromages de l’UE, ce qui favorisera la croissance de leurs entreprises. », a-t-il conclu par voie de communiqué.

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