Volume 30 Numéro 18 Le 24 mai 2013

Gestion de l’offre, version 2.0


Photo archives

Par Sylvain Charlebois, Université de Guelph


La pizza pourrait coûter moins cher au Canada. À tout le moins, il en coûtera moins aux pizzerias pour la préparer. La Commission canadienne du lait a récemment montré qu’elle peut s’adapter et modifier ses méthodes de classification du lait qui entre dans la fabrication de la mozzarella. Une nouvelle classe de lait pour le fromage mozzarella, qui entrera en vigueur le 1er juin, devrait réduire les coûts de la mozzarella de fabrication canadienne utilisée par les restaurants qui font de la pizza. Reste à voir si les consommateurs profiteront de la baisse des coûts. Quoi qu’il en soit, les forces macroéconomiques poussent actuellement les producteurs laitiers à revoir leur stratégie quant à la gestion de l’offre.

La gestion de l’offre, soit le système canadien de quotas de production de lait et d’autres produits, a été établie il y a plus de 40 ans pour équilibrer l’offre et la demande intérieure de produits laitiers. Les tarifs prohibitifs, combinés aux quotas, qui s’appliquent aux importations de produits laitiers dépassent parfois les 300 pour cent. La hausse des prix des aliments au cours des dernières années a amené de nombreux fabricants canadiens de produits alimentaires, y compris les services de restauration, à chercher de nouvelles façons de réduire leurs coûts de production. Les importateurs ont ainsi trouvé un moyen de contourner les règles en place pour éviter de payer les droits exigibles. Une entreprise, Pizza Pizza ltée, est en fait devenue experte en la matière.

Pizza Pizza ltée, une des principales chaînes de pizzerias au pays, s’est rendu compte qu’elle pouvait acheter, aux États-Unis, de la mozzarella sous forme de garniture préemballée fromage-pepperoni pour pizza et l’importer au Canada. On estime que jusqu’à 4 000 tonnes de mozzarella de fabrication américaine entrent maintenant au Canada chaque année en franchise de droits. Si cette façon de faire s’est révélée fort utile pour l’entreprise, les importations ont atteint de tels volumes que les producteurs laitiers ont jugé bon de protester. Comme on pouvait s’y attendre, les producteurs laitiers ont contesté cette pratique de Pizza Pizza devant les tribunaux. Une bataille juridique longue et obscure devant le Tribunal canadien du commerce extérieur, bataille qui n’est pas encore terminée, a mené à un assouplissement de la réglementation sur l’importation de mozzarella, dont l’entrée en vigueur est prévue pour le 1er juin prochain.

Le gouvernement actuel à Ottawa a fait de l’accès aux marchés une priorité absolue. Le Canada s’emploie à conclure des ententes avec l’Union européenne et à percer le marché en perpétuelle expansion de l’Asie du Pacifique par le truchement du Partenariat transpacifique. Mais la volonté persistante du Canada d’avoir le beurre et l’argent du beurre, c’est-à-dire d’exiger un meilleur accès aux autres marchés tout en interdisant l’accès au marché canadien pour certains produits, dont les produits laitiers, a contribué à l’érosion de l’autorité morale du pays à l’étranger dans le cadre des négociations d’accords commerciaux.

Essentiellement, les producteurs laitiers n’ont d’autre choix que le changement : la gestion de l’offre sous sa forme actuelle, inflexible et inadaptable, doit être améliorée. Pendant des années, les producteurs laitiers ont cru que tout changement à la gestion de l’offre, si minime soit-il, porterait un coup fatal au régime. Compte tenu de la dépendance très marquée de l’économie canadienne à l’égard des échanges commerciaux, la gestion de l’offre pourrait bien disparaître un jour. Toutefois, la création d’une nouvelle classe de lait laisse penser que les producteurs laitiers sont maintenant prêts à reconnaître la nécessité d’assouplissements dans certaines circonstances.

Notre situation démographique fait obstacle à la croissance intérieure. Au Canada, la consommation de lait par habitant a atteint un creux sans précédent et les fermes laitières disparaissent, en dépit de nos politiques protectionnistes. En 1971, au moment de l’entrée en vigueur de la gestion de l’offre pour les produits laitiers, le Canada comptait 122 000 fermes laitières. Il en compte aujourd’hui moins de 13 000. Une approche des produits laitiers axée sur la demande ainsi que la recherche dans ce domaine font cruellement défaut. La gestion de l’offre a joué un rôle important dans notre économie agricole, mais cette époque est bien révolue.

Un nouveau modèle de gestion de l’offre devrait accroître, et non réduire, l’avantage concurrentiel des secteurs canadiens de la transformation des aliments et de la restauration. La Commission canadienne du lait reconnaît enfin la nécessité de changer, et c’est là une bonne nouvelle. Nous assistons peut-être à l’émergence d’une nouvelle approche, la gestion de l’offre version 2.0 en quelque sorte. Mais si ce modèle ne démontre pas une capacité d’adaptation, il devra céder sa place.

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