Le 17 septembre 2003

Les producteurs réclament des actions concrètes dans le dossier de la vache folle

Par Pierre-Alain Blais


Rodney MacLaren, éleveur de bovins de boucherie de Vankleek Hill (On). Photo P.A.Blais.

C’est plus de 400 personnes qui se sont déplacées lundi soir dernier à St-Albert pour assister à une grande soirée d’information visant à faire le point sur la crise de la vache folle qui touche profondément la vie de milliers de famille d’éleveurs de la province, et menacerait l’existence même d’un segment majeur l’économie agricole ontarienne. Soirée d’information, mais aussi de partage souvent très émotionnel de l’expérience difficile vécue par ces producteurs depuis le 20 mai, de familles placées sous un stress intolérable, craignant de perdre les efforts de toute une vie.

Les quelque 430 participants à la réunion d’information, selon les organisateurs, ont écouté attentivement dans un silence presque recueilli, les sept présentations et les autres interventions des invités qui avaient à faire le point sur la crise de la vache folle telle que vécue en Ontario et sur la situation précaire des éleveurs.
En guise d’introduction, Rodney MacLaren, producteur de bovins de Vankleek Hill et co-président de la réunion avec André Pommainville de l’Union des cultivateurs franco-ontariens, a rappelé à l’assemblée que « la crise engendrée par le cas unique de vache affectée par l’encéphalopathie spongiforme bovine (ESB) découvert en mai dernier était loin d’être terminée ».

Au contraire, prédit-il, le problème ne pourra qu’empirer alors que le foin viendra à manquer dans les pâturages surchargés au cours des prochaines semaines. Les éleveurs devront alors se résoudre à sortir les bovins des champs et trouver comment disposer de tous ces animaux.

Les secteurs d’élevage en grave difficulté
M. MacLaren s’est fait l’écho de ce que beaucoup pense dans la salle, en déclarant qu’à son avis, les autorités politiques n’en avaient pas fait assez pour les aider jusqu’à date. Tout en étant reconnaissant de l’aide qui a été accordée jusqu’à date par les divers paliers de gouvernement, l’éleveur de Vankleek Hill soutient que celle-ci est nettement insuffisante: « Nous avions une industrie d’une valeur de douze milliards de dollars, et depuis mai dernier, nous avons un manque à gagner de 40% à 50%, soit quelque 4 à 5 milliards de dollars », lance-t-il. « Et ça pourrait très bien continuer ainsi jusqu’à l’an prochain ».

En effet, les perspectives d’aide additionnelle seraient maigres, estime M. MacLaren. « Le fédéral ne veut plus rien nous donner. À preuve, c’est le silence total de leur côté depuis la fin d’août ». L’éleveur continue en mentionnant qu’il ne s’attend à rien non plus du côté du Compte de stabilisation du revenu net (CSRN) « qui s’est terminé à la fin de 2002 et dont le renouvellement tarde parce que les nouveaux programmes d’aide ne sont pas encore prêts ».

Les producteurs laitiers souffriraient aussi de la crise de la vache folle. Malgré que leur revenu principal soit assuré par un système de mise en marché stable, la plupart des producteurs laitiers allaient chercher une part substantielle de leur revenu net par la vente de sujets de remplacement, qui prenaient majoritairement la route des États-Unis, a expliqué un producteur laitier de Russell, Ron Versteeg. « Ces ventes représentaient un apport très intéressant de 43% à notre revenu net», a-t-il expliqué. « C’était comme la cerise sur le sundae ». « Au lieu de cela, il faut maintenant trouver comment se débarrasser convenablement des quelque 300 000 vaches laitières de réformes qui arrivent sur le marché à chaque année, mais qu’aucun abattoir ne veut plus avoir à cause de leur âge », a-t-il déploré.

M. Versteeg a cité des chiffres qui font état de pertes de revenu de 1,5 million de dollars par jour pour la seule industrie laitière. Il avait lui aussi un message à transmettre aux politiciens fédéraux: « On veut que nos pertes soient reconnues pour la compensation financière de l’ESB, au même titre que les éleveurs de bovins de boucherie.
Les éleveurs et leur famille disent vivre une situation extrêmement stressante. Plusieurs craignent de tout perdre. De nombreux pères de famille disent ne plus savoir où donner de la tête. La qualité de la vie familiale s’est gravement détériorée dans de nombreuses entreprises aux prises avec une situation financière très inquiétante.

Une mère de famille a raconté qu’elle n’avait pas pu trouver assez d’argent pour simplement acheter les fournitures scolaires à ses enfants qui retournaient à l’école. Et cela, sans compter, qu’elle s’inquiète de l’état de santé de son mari qui n’arrive plus à trouver le sommeil, tant il est préoccupé par la situation précaire de l’entreprise familiale d’élevage.

De nombreux éleveurs vivent un stress extrême. Une ligne de prévention du suicide en Alberta rapporte recevoir plus de 700 appels par mois d’éleveurs désemparés.

« En réalité, on ne peut pas vraiment parler de soutien de la part du fédéral », dit Rodney MacLaren. « Que sont quelques dizaines de millions de dollars d’aide financière d’urgence dilués sur des millions de bovins quand on subit des pertes semblables ? », a-t-il dénoncé avec véhémence lors de la soirée.

Bob Friesen, président de la Fédération canadienne de l’agriculture (FCA) abonde dans le même sens que lui: « Nous vivons la catastrophe agricole la plus grave que nous ayons jamais eue au Canada, plus grave que la crise du verglas, plus grave que la sécheresse dans les Prairies ».

« Et que fait le gouvernement fédéral pendant ce temps-là? Il en profite pour forcer les provinces à signer l’entente sur le Cadre stratégique pour l’agriculture, en menaçant de priver les provinces récalcitrantes de l’accès aux fonds d’urgence », dénonce le président de la FCA.

Les producteurs demandent plutôt que le Premier ministre Jean Chrétien s’engage personnellement à mener les négociations avec les autres pays, dont les États-Unis, afin qu’on puisse réouvrir enfin les frontières canadiennes à la libre circulation des bovins.

Malgré que l’enquête scientifique ait établi hors de tout doute la salubrité du boeuf canadien, les leaders agricoles estiment que l’inertie du gouvernement fédéral à s’occuper de l’aspect politique des réticences des partenaires commerciaux du Canada, serait la cause principale de la persistance des embargos jusqu’à ce jour.

L’Ontario manquerait de fonds pour payer l’avalanche de demandes d’indemnisation qui ont été reçues depuis le début du programme d’aide fédéral-provincial, et plus récemment par le programme prolongé par la province seule. C’est le constat qu’a partagé un haut gradé du ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation de l’Ontario, Jim Wheeler, sous-ministre adjoint à la Division des politiques et finances. « Nous devons trouver d’autres fonds, nous avons reçu tant de demandes », a-t-il révélé lors de la soirée d’information.

C’est l’enfer depuis des mois!

Une épouse d’éleveur de bovin, Michèle Vanderbyl d’Alexandria, est venue présenter un témoignage poignant sur la vie familiale pénible qu’était devenue la leur après le 20 mai dernier.
« Mon mari n’est quasiment plus présent à la maison. Il passe un maximum de dix minutes aux repas, puis il se dépêche de retourner à ses affaires. Les enfants ne me demande même plus où il est ».

Mon mari passe ses soirées au téléphone, enfermé dans son bureau, à retourner des appels. Il est tellement pris par ses affaires que maintenant la majorité des appels ne sont plus pour les adolescents, mais pour lui.

Nous n’avons pas eu assez d’argent pour acheter les fournitures scolaires à nos enfants de retour à l’école. Nous ne pouvons pas aider notre enfant qui entre à l’Université; il devra s’endetter davantage pour continuer. Pouvons-nous priver nos enfants de l’opportunité d’aller à l’école et de prendre une formation qui les mènera en dehors de la ferme, se demande Michelle. « Pouvons-nous continuer comme cela bien longtemps’ »

La nuit, mon mari peut à peine trouver le sommeil. Il finit par se lever en pleine nuit. Il arpente la maison, préoccupé par la tournure intolérable qu’a pris notre entreprise d’élevage. Il fouille sur l’Internet dont le contenu change constamment pour trouver des renseignements qui pourrait l’aider.

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