Volume 30 Numéro 01 Le 24 août 2012

Hausse du prix des aliments : Du calme!

Par Sylvain Charlebois, Doyen College of Management and Economics, Université de Guelph
redaction@journalagricom.ca


Pendant que les marchés envisagement le rationnement des grains aux États-Unis, les prix du maïs et du soya et d’autres cultures vont vraisemblablement demeurer à la hausse en raison de la sécheresse sans précédent qui hante les Américains cet été.

Alors que les agriculteurs dans ce pays composent avec des conditions climatiques sévères, des conditions « presque parfaites » dans la plupart des fermes canadiennes et des prix du maïs qui montent en flèche font en sorte que de nombreux agriculteurs au pays font de bonnes affaires. Pendant que les consommateurs américains se préparent à des prix plus élevés au cours des mois qui viennent, l’effet de la sécheresse de 2012 aux États-Unis aura probablement peu d’écho au Canada.

Les prix du maïs ont augmenté de près de 60% depuis juin et ont connu un pic sans précédent au cours des derniers jours. D’autres cultures telles que le soya, le blé et le riz ont aussi connu des hausses importantes au cours des dernières semaines. Malgré cela, l’impact complet de la hausse des prix sur les aliments préparés et emballés ne se manifestera pas avant 6 ou 9 mois sur les marchés au détail des aliments. Cependant, des mesures d’efficacité dans la distribution font en sorte que les prix des intrants ne se reflèteront pas de manière symétrique sur les prix au détail des aliments.

Des hausses de 50% des prix à la ferme n’occasionneraient que de légères hausses des prix au détail. Cet été, les protéines animales seront probablement les plus affectés, mais la plupart des experts ne s’attend pas à ce que des hausses de prix au détail dépassent les 4% avant avril 2013. En fait, nous observons des baisses de prix pour certaines viandes parce que des agriculteurs vendent leur bétail par crainte de hausse du prix des intrants.

D’autres catégories d’aliments ne seront aucunement affectées. Les prix des fruits et légumes par exemple ne devraient pas changer sensiblement parce que les régions géographiques où elles sont cultivées n’ont pas été affectées par la sécheresse. Aussi, le dollar canadien continue à offrir un pouvoir d’achat qui facilite l’importation de produits alimentaires. En réalité, les prix des aliments pourraient augmenter de 4 % tout au plus au Canada l’an prochain, une augmentation modeste lorsqu’on la compare à celle du coût du logement ou de l’énergie.

En ce qui a trait aux critiques de « l’effet éthanol » sur l’augmentation du prix du maïs, leurs arguments sont souvent exagérés. D’abord, même si 45% de la récolte de maïs était destiné à l’éthanol, on estime que la demande domestique totale pour le maïs aux États-Unis serait réduite de 1,4 millions de boisseaux. La production d’éthanol aux États-Unis a diminué même avant la sécheresse.

Deuxièmement, il faut tenir en compte que les agriculteurs ont besoin d’incitatifs pour produire, ce que fait précisément cette politique de l’éthanol. Si les prix du maïs étaient plus bas, la production diminuerait. Finalement, tout n’est pas perdu. Près du tiers du maïs utilisé pour l’éthanol est transformé en aliments pour les animaux : la drêche de distillerie.

Il nous faut accepter le fait que les changements climatiques ne vont pas de pair avec les pratiques agricoles modernes. Il ne faut pas blâmer les agriculteurs opportunistes, et plus de mesures pour réduire les risques sont nécessaires. La construction de meilleurs systèmes d’irrigation et la promotion de techniques de dérivation des systèmes météorologiques sont des solutions prometteuses pour l’avenir. Avec les outils appropriés, les agriculteurs peuvent mieux compenser pour les conséquences difficiles des systèmes météorologiques qui ne donnent aucun répit.

À l’inverse, il est grand temps que les États-Unis pensent à des moyens plus efficaces pour produire de l’éthanol, et parmi ceux-ci, il y a la canne à sucre. Celle-ci exige moins de terrain et requiert moins de combustibles fossiles que le maïs. C’est l’approche préférée au Brésil qui fait ombrage à la version américaine de l’éthanol, qui comparativement, est un gaspillage grotesque. L’élimination, l’an dernier, des tarifs à l’importation et des crédits de taxes sur l’éthanol aux États-Unis et au Brésil a été un premier pas important pour faire de l’éthanol un produit de commerce international. Les deux pays qui produisent plus de 80 % de l’éthanol mondial peuvent maintenant faire des échanges aux prix du marché.

Bien entendu, dépendre abondamment sur des cultures alimentaires pour produire du carburant n’est pas une approche durable à long terme si on vise la sécurité alimentaire à l’échelle de la planète.

Sur le plan mondial, la situation est très différente. Il nous faut reconnaitre que le reste du monde en développement sera frappé plus durement que le Canada et les États-Unis par cette sécheresse. Pendant que les consommateurs canadiens et américains jouissent encore de prix les plus abordables dans le monde (à l’exception de Singapour) malgré des hausses légères de prix, les consommateurs dans les économies émergentes devront faire face à des prix plus élevés pour les aliments. Les prix en hausse du maïs ont eu un effet d’entrainement sur d’autres cultures. Par exemple, le prix du riz, une denrée alimentaire de base pour plus de 3 milliards d’habitants sur la planète, pose un problème particulier. On prévoit que les prix du riz pourraient atteindre 30 à 40$/tonne métrique. La crainte d’embargo et la réaction spontanée des gouvernements telles que nous avons vu dans le passé pourrait envenimer la situation et mener à de nouvelles émeutes causées par une pénurie d’aliments.

Les alarmistes dans notre pays doivent apprécier leur chance, plutôt que de se plaindre de la hausse des prix des aliments.

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