Volume 26 Numéro 07 Le 19 novembre 2008

Incursion chez les producteurs du meilleur tabac au monde

Par André Dumont, collaborateur régulier


Les pousses de tabac fournies par l’État sont plantées à la main, quelques secondes après que le sillon eut été irrigué. Les plus vieux fument le cigare en plantant, tandis que les jeunes se passent la bouteille de rhum! Photo A.Dumont.

N.D.L.R. Notre collaborateur André Dumont est parti découvrir Cuba du 25 octobre au 8 novembre dernier. Il n’a pu résister à la tentation d’aller jaser avec les agriculteurs.

VIÑALES, Cuba ? Dans la nuit du 31 août au 1er septembre derniers, un ouragan d’une force destructrice historique touche Cuba. Gustav frappe durement la province agricole de Pinar del Río, dans l’ouest de l’île de Fidel Castro.

Dès mon arrivée à Viñales, pas plus tard qu’il y a deux semaines, je remarque des granges affaissées. Les angles du toit de tôle de celles qui ont échappé au cyclone ressemblent étrangement à ceux des étables de nos grands-pères canadiens-français. Ce sont les secaderos: des séchoirs à tabac.

Partout, de nouveaux séchoirs sont en érection. On récupère des pièces de charpente des séchoirs sinistrés et le gouvernement livre de nouveaux billots. J’observe aussi d’étranges tipis, qui sont en fait l’amalgame des centaines de perches sur lesquelles sera suspendu le tabac à l’intérieur du séchoir.

Fort heureusement, Gustav a frappé bien après que la dernière récolte de tabac eut été acheminée aux usines de cigares de La Havane.

D’autres cultures, comme les agrumes et les fèves, ont été complètement détruites. Même les touristes devaient se contenter de peu de variété dans leur assiette.

Le village touristique de Viñales se trouve parmi les mogotes, de prodigieux pitons rocheux qui sortent tout droit des champs de tabac.

Le paysage rappelle un peu le Vietnam, sans les rizières en terrasses.
C’est ici que se produit le meilleur tabac de Cuba. Les cigares qu’on en fait sont l’objet de convoitise partout dans le monde, même aux États-Unis, où leur importation est illégale en raison de l’embargo économique imposé au régime communiste depuis la révolution de 1959.

En me promenant sur une route de terre derrière Viñales, une dame m’interpelle pour m’inviter à voir comment on roule les cigares. Demain, auront lieu les premiers semis de tabac, m’informe-t-elle. «  Alors, je viendrai donner un coup de main! », lui dis-je.

Le lendemain, je me pointe chez Maria-Helena, occupée à laver du linge à l’extérieur. Surprise de me voir tenir ma promesse, elle interpelle son fils Roberto, occupé à semer du tabac avec cinq autres hommes.

Ma tâche consistera à distribuer les paquets de jeunes pousses de tabac (20 cm à 25 cm) aux planteurs, de sorte qu’ils puissent planter en continu. Pas très difficile comme tâche, mais cela me permet d’observer et de photographier à volonté. Je suis aussi réquisitionné pour faire circuler la bouteille de rhum!

Les sillons ont été préparés la veille, à l’aide de deux boeufs. Cela peut sembler archaïque comme puissance de trait, mais côté compaction et consommation d’essence, difficile à battre!

Aux semis, cousins et amis se joignent à l’équipe. Les agriculteurs se partagent aussi une pompe, qui sert à irriguer les sillons dans les secondes avant de recevoir les précieuses pousses. On les plante à la main, en enfonçant les racines de l’index.

Le tabac est une culture d’hiver. En l’espace de quatre mois, il atteindra la hauteur des épaules. Les plants donnent de six à neuf paires de feuilles, que l’on retire une à une, suivant la maturité du plant. Après la récolte, on préparera la terre pour semer du maïs.

Les feuilles de tabac (25 cm à 30 cm) sont suspendues deux par deux dans le séchoir. Elles jaunissent, puis prennent une couleur dorée. Elles sont ensuite mises en tas et humidifiées, pour subir deux fermentations. À partir de là, c’est tout l’art de la fabrication de cigares qui entre en jeu.

Les producteurs produisent eux-mêmes des cigares pour leur consommation personnelle. Certains trempent les feuilles dans de l’eau contenant du jus de lime ou de goyave. Un peu de miel avec ça?

Pratiquement toute la production est achetée par l’État. En cette terre communiste, il y a peu de place à la mise en marché directe.

Toute entreprise commerciale est nécessairement une entreprise d’État.
Les producteurs sont néanmoins propriétaires de leurs terres, dont les superficies peuvent varier d’un à cinq hectares. Le tabac est la production la plus payante, notamment parce qu’elle sert à l’exportation.

Les tabaculteurs interrogés se sont dits satisfaits des montants payés pour leurs récoltes. Un agriculteur gagne néanmoins aussi peu que l’équivalent de 12$ par mois! C’est peu, surtout quand une paire de souliers ou un carrosse pour bébé coûtent 50$, m’a confié un jeune dont la conjointe était enceinte.

Un régime communiste

La plupart des denrées alimentaires sont disponibles à prix très modique. On se les procure avec un carnet de rationnement (huile, riz, fèves noires, etc). Certains aliments font régulièrement défaut, mais l’agriculteur s’en tire généralement bien, puisqu’il produit une bonne part de son alimentation (fruits, légumes, porc, poulet).

Comme tous les Cubains, les agriculteurs n’ont ni impôt, ni hypothèque à payer. Ils ont accès à des soins de santé universels et à l’éducation gratuite, incluant l’université. Ils vivent dans un pays sans extrême pauvreté, ni mortalité infantile. La drogue, le vol et les crimes violents n’existent à peu près pas. Les États-Unis, qui se refusent à tout échange commercial avec Cuba, peuvent difficilement se targuer d’en offrir autant à leur population!

Par contre, pour être des bons révolutionnaires, les Cubains doivent accepter de profondes limites à leur liberté d’expression, d’association, de mouvement et de commerce. Ce n’est pas demain que naîtra un mouvement populaire capable d’ébranler le président Raoul Castro et le Parti communiste cubain.

À coups de slogans, chacun est invité à poursuivre la lutte quotidienne pour survivre au blocus américain et faire triompher le socialisme. La révolution se poursuit!

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