Volume 33 Numéro 21 Le 8 juillet 2016

Jonathan Bergeron, cinq ans déjà


Jonathan Bergeron (3 avril 1984 – 7 juillet 2011), en des jours heureux en compagnie de son fils Ian, sur la terre familiale à Vars.

Par Chantal Quirion


Cinq ans après l’accident fatal, Marc Bergeron prend la parole. Agricom l’a rencontré sur la ferme laitière familiale à Vars, là où le 7 juillet 2011, son fils Jonathan a perdu la vie en faisant l’entretien d’une machine. Il avait 27 ans.

« Quand les enfants étaient plus jeunes, j’ai toujours eu peur que ça sonne à la porte pendant la nuit et d’apercevoir les policiers à la porte pour annoncer une mauvaise nouvelle », raconte Marc Bergeron. Comme bien des parents, il éprouvait cette angoisse à l’éventualité d’une tragédie routière. Il était à mille lieues de s’imaginer ce que leur réservait le destin.

Ce jour-là, lui et son épouse Diane ont su à quoi ressemblait l’enfer.

« Je n’ai pas peur de le dire. On a eu de l’aide professionnelle pour passer à travers. Ils nous ont traités comme les gens qui reviennent de la guerre. On a été suivis pendant un an pour les chocs post-traumatiques. »

Aujourd’hui, Marc Bergeron tient à s’exprimer pour remercier les gens qui les ont soutenus. À l’époque, la famille était trop hébétée pour pouvoir le faire. Il tient aussi à profiter de cette tribune pour insister sur les dangers liés à la machinerie agricole. Du même souffle, il pourra dans ces quelques lignes rendre hommage à son fils, à sa passion pour l’agriculture et à son flair aiguisé pour la génétique. Le logo du préfixe Mélistar Holstein, préfixe développé et enregistré par Jonathan, trône fièrement sur la devanture de l’étable. La construction de cette dernière étable était d’ailleurs son projet.

L’agriculture dans le sang

« C’était un passionné de génétique. Ici, le troupeau c’est son œuvre. Il serait sûrement content parce qu’à l’époque on avait une vache classée « Excellente » et aujourd’hui on en a cinq », rapporte Marc Bergeron.

Jonathan était de la cinquième génération et s’apprêtait à prendre la relève de l’exploitation laitière. Ses parents en conservent entre autres, le souvenir d’un bambin qui s’endormait dès que son père le prenait sur ses genoux au volant du tracteur.

« Si sa mère voulait le reprendre, il se réveillait aussi vite. Il voulait rester. »

Diane Bergeron explique pour sa part que son fils était un jeune homme très assidu à l’école, mais que lorsqu’arrivait le temps des travaux aux champs, il aurait donné n’importe quoi pour suivre les hommes sur le terrain. Il les regardait avec envie.

« Il voulait toujours être sur les tracteurs. »

Les dangers

Aussi à l’aise sur la ferme qu’un poisson dans l’eau, Jonathan aurait pratiquement pu s’acquitter de ses tâches les yeux fermés et ce fut possiblement une arme à double tranchant.

«Avec cette machine-là, il y a des vérifications à faire. Jonathan était rendu tellement habitué qu’il lui arrivait de sauter des étapes. Deux semaines avant, on en avait parlé et il m’avait répondu : In-ti-què-te toi pas. »

« Intiquète toi pas », répète Marc Bergeron plongé dans ses pensées.

« Les jeunes pensent que ça n’arrive qu’aux autres. C’est une erreur. Et peu importe l’âge, si vous pensez que ce n’est pas sécuritaire, ne le faites pas ou faites arranger la machine pour que cela le soit. »

L’appareil sur lequel Jonathan travaillait n’était pas équipé de gardes de sécurité pour empêcher d’accéder à l’intérieur. Aujourd’hui, Marc Bergeron insisterait pour en obtenir, quitte à les faire fabriquer sur mesures. À son avis et en regard de cette pénible expérience, tous les types de machinerie qui représentent un danger devraient en être pourvus. Le bouton de contrôle aurait dû être à la position arrêt ou manuel, mais ce matin-là, le bouton était sur le côté automatique alors la porte était programmée pour fermer.  Néanmoins, l’ultime consigne demeure : ne jamais pénétrer dans la machine et toujours vérifier que la machine est à la position arrêt.

Marc Bergeron espère un jour voir des campagnes publicitaires aussi percutantes que celles que l’on voit pour les chantiers routiers prendre l’affiche pour les situations en milieu agricole. Il a même offert sa ferme comme lieu de tournage.

Beaucoup d’empathie

Ils sont nombreux à s’être manifestés lors du drame. Le soir même, il fallait quand même nourrir et traire les vaches.

« C’est comme ça avec les animaux. Tu n’as pas le choix, tu dois continuer. Moi, pendant les premières semaines, j’étais comme dans une bulle. »

Au risque d’en oublier, M. Bergeron souligne le soutien de son frère Alain qui est resté quatre mois pour travailler avec lui. Il tient à remercier Jacques Pasquier, les frères Lemieux : Rhéal, Laurier et Robert, ses voisins André Chabot, Rhéal Fournier, André Brisson et Chris Ryan, qui ont été très précieux.

« On a eu beaucoup d’aide de la famille, des fermiers et des amis de Jonathan. J’ai même des neveux qui n’avaient jamais tiré une vache de leur vie qui sont venus aider.»

Aussi, leur fille Geneviève a offert d’abandonner sa carrière d’infirmière pour venir aider sur la terre, mais ils ont refusé. C’était généreux de sa part, mais il aurait été injuste de lui demander de faire une croix sur sa carrière. Et,  malgré les pénibles circonstances, la copine de Jonathan, Caroline Savage, a continué à venir travailler pendant un an avant de partir en stage à l’étranger.

Aller de l’avant

Marc Bergeron est  fier d’honorer les objectifs de son fils bien que ce n’est pas ainsi qu’il avait vu l’avenir. Il pensait prendre sa retraite graduellement en transférant la gestion. Plusieurs ont prédit à l’époque que dorénavant sans relève, il laisserait tout. Impossible, tout cet univers bâti pour Jonathan se devait de lui survivre en sa mémoire.

« Aujourd’hui, on aimerait que la ferme continue. On travaille avec un jeune qui aimerait prendre la relève, Jonathan Reilley », indique le couple.

« On pense à Jonathan tous les jours, à un certain temps on pensait à lui toutes les minutes. Le psychothérapeute nous a fait comprendre que la vie continue et qu’il faut continuer pour Jonathan.  Il n’aurait pas aimé qu’on arrête de vivre et qu’on vende la ferme », explique sa mère.

Ian, le fils de Jonathan aura peu de souvenirs de son père. Il saura toutefois, en voyant les amis de ce dernier  qui reviennent nombreux chaque année sur sa tombe, qu’il  était un homme très apprécié.

L’un de ses amis, Ian-Daniel Etter avait d’ailleurs écrit ceci à son sujet en 2011: « Le 7 juillet dernier s’est éteinte l’une des plus brillantes étoiles de la communauté agricole franco-ontarienne.  Jonathan Bergeron, un jeune agriculteur de Vars,  est décédé dans un accident de travail sur la ferme familiale.  Ce fier agriculteur nous aura tous marqués par son infinie passion pour sa profession et son amour inconditionnel pour son entreprise agricole.  Dans mon esprit, Jonathan était un géant… Oui, un géant, car sa fougue et sa détermination pouvaient soulever des montagnes.  Aucun travail n’était trop ardu ou trop demandant.  Il était toujours prêt à rendre service à son entourage malgré la lourde charge de travail qu’il avait déjà à accomplir.  Sa passion pour ses animaux n’était égalée que par son amour pour sa famille et son petit garçon Ian. »

La Coopérative agricole d’Embrun participe aussi à perpétuer sa mémoire en décernant annuellement une bourse d’études à un étudiant en agriculture de l’Institut de formation et de recherche agroalimentaire de La Cité,  anciennement, le  Collège d’Alfred.  Aussi, depuis cette année, l’École secondaire catholique de Casselman a emboîté le pas.

Le jeune homme qui avait aussi à cœur le sort de la relève agricole était vice-président de l’Union des cultivateurs franco-ontariens. Exceptionnellement, l’éditorial de notre numéro du 8 juillet sera signé par Diane Bergeron, qui en mémoire de son fils défendra les valeurs qui lui étaient chères.

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