Le 8 février 2002

La Commission d’enquête remet son rapport Tragédie de Walkerton : l’agriculture exonérée de tout blâme

Par Pierre-Alain Blais
info.agricom@atreide.net


Le propriétaire de la ferme Biesenthal «ne peut être tenu responsable d’aucune façon» ayant utilisé des pratiques largement reconnues en Ontario comme «pratiques optimales de gestion des éléments nutritifs» ? le juge Dennis O?Connor

La pire épidémie à l’E. coli à avoir jamais eu lieu au Canada aurait pu être évitée et des vies auraient pu être épargnées si les responsables du système d’aqueduc de la petite ville de Walkerton avaient chloré l’eau adéquatement et donné l’alarme dès qu’ils ont su que l’eau n’était plus potable.
Toutefois, aucun blâme que ce soit n’est adressé à l’agriculteur qui a épandu le fumier duquel, vraisemblablement, provenaient les bactéries mortelles et qui pourtant avait été pointé du doigt par les médias et officiels gouvernementaux aux lendemains de la tragédie.

Telles sont les principales conclusions de la Commission d’enquête publique sur la tragédie de Walkerton, qui a siégé dans cette petite ville du centre-sud de l’Ontario durant neuf mois l’an dernier et qui a entendu les témoignages et les soumissions de 114 témoins et experts. En effet, le juge Dennis O?Connor, chargé de faire la lumière sur la tragédie a rendu public à la mi-janvier 2002 la première partie de son rapport ayant trait aux mécanismes de la contamination.

Le doigt est pointé vers le gouvernement
Le juge O?Connor pointe également un doigt accusateur vers le rôle qu’auraient pu jouer les compressions gouvernementales dans la progression des événements. Une tragédie d’une telle ampleur n’aurait sans doute jamais pu se produire en Ontario, «si le ministère de l’Environnement ontarien s’était adéquatement acquitté de son rôle de supervision (installation d’enregistreurs en continu) et de réglementation, ou à tout le moins elle aurait pu être réduite en ampleur», écrit-il (section 11.6).

Le juge note aussi que les compressions massives imposées sans merci au ministère de l’Environnement en 1992, 1995 et 1996, «ont fait en sorte qu’il était moins disposé à entreprendre des mesures préventives (« proactive measures ») qui auraient permis d’identifier les déficiences du puits no. 5 et les lacunes au niveau de l’insuffisance de la chloration de l’eau et de la supervision du système d’aqueduc de Walkerton ? mesures qui auraient pu prévenir l’épidémie, ou en réduire la sévérité» (section 13).

Par ailleurs, l’enquête a permis de mettre en lumière les graves déficiences des systèmes de puisage de l’eau potable du petit village et surtout le rôle joué par le manque de formation et d’encadrement des employés chargés d’opérer quotidiennement les systèmes de désinfection, essentiels pour assurer l’innocuité de l’eau fournie aux citoyens de Walkerton.

Des bactéries clairement d’origine agricole
La Commission d’enquête a clairement établi que c’est bien une contamination microbienne, par les bactéries pathogènes E. Coli O157:H7 et Campylobacter jejuni qui a rendu l’eau de l’aqueduc insalubre et entraîné la tragédie de Walkerton. «Des pluies particulièrement abondantes entre le 8 et le 12 mai auraient grandement facilité le transport des bactéries mortelles vers le bassin de captage du puits no.5», note le juge au chapitre 6 consacré aux causes physiques de la contamination.

L’agriculteur dont le terrain borde le fameux puits no. 5 a épandu le fumier solide provenant de son troupeau de Limousins à deux occasions, à l’automne et au printemps 2000. Au printemps et à l’automne précédant, «du fumier solide a été épandu à une dose approximative de 12 tonnes par hectare, et incorporé dans les 7 premiers centimètres de sol dans les 24 heures suivant l’épandage en utilisant une herse à disque», décrit le juge O?Connor.
«Alors que peu de bactéries ont pu descendre dans le profil de sol, et qu’un grand nombre n’auraient pas survécu dans les semaines suivant l’épandage, il en demeure pas moins qu’une quantité « significative » de bactéries coliformes fécales ont été déposées près du puits no. 5 le 22 avril 2000», estiment les experts interrogés par le juge. «Au point le plus près, le fumier a été épandu à 81 mètres du puits no. 5», précise le rapport.

Selon les témoignages d’experts reçus par la Commission, des études démontrent que la bactérie mortelle O157:H7 peut survivre beaucoup plus longtemps qu’on pensait, «jusqu’à 25 semaines dans le sol loameux frais du lieu d’épandage», disent-ils unanimement.

La Commission a clairement établi, à partir d’évidences de traçage d’ADN, que les bactéries qui sont entrées par le puits no. 5 vers le 12 mai provenaient bien du fumier épandu à proximité. «Il existe un lien incontestable entre les bactéries ayant causé l’épidémie et celles retrouvées dans le fumier épandu près du puits no.5», écrit le juge. Il poursuit en affirmant ceci : «Je suis convaincu que la source primaire, sinon la seule, de la contamination de l’eau [de Walkerton] provenait de ce fumier, quoique je ne puisse pas exclure qu’il n’y ait pas eu d’autres sources de contamination potentielles».

L’agriculture n’est pas en cause
Le juge Dennis O?Connor tient, par contre, à spécifier que le propriétaire de la ferme en question «ne peut être tenu responsable d’aucune façon» (« [?] the owner of this farm is not to be faulted in any way », section 6.1). L’éleveur de Walkerton aurait en effet, à l’époque des événements, utilisé des pratiques largement reconnues en Ontario comme « pratiques optimales de gestion des éléments nutritifs », estime le juge O?Connor.

Il semble bien que la suite des événements tienne à une série de coïncidences troublantes. Une météorologue d’Environnement Canada a confirmé à la Commission que des pluies particulièrement abondantes sont tombées sur la région peu après l’épandage des fumiers contaminés. «Walkerton a reçu 70 mm de pluie le 12 mai, (?) suivant une période pluvieuse qui a laissé un total de 134 mm de pluie durant les cinq jours précédant», rapporte le juge O?Connor.

Une fois captées dans le puits no.5, qui opérait à plein régime à cette époque, les bactéries mortelles ont pu ensuite se répandre à travers tout l’aqueduc de la ville, à cause des graves lacunes du système de désinfection, ce que le rapport de 700 pages de la Commission d’enquête analyse dans les plus fins détails.

Un puits mal installé, mal supervisé

Dennis O?Connor néanmoins confirme ce que tout le monde soupçonnait depuis l’été 2000, que le puits d’entrée de la contamination n’était absolument pas sécuritaire: «[C’est] un puits superficiel dont le tubage ne descend qu’à peine 5 mètres sous la surface. Toutes les eaux qui y pénètrent proviennent d’une zone très superficielle située entre 5 et 8 mètres sous la surface». En outre, poursuit le juge, «cette zone de roc est très fracturée».

Plutôt que de ne s’en prendre qu’aux deux responsables du système d’aqueduc de Walkerton, le juge blâme directement la province de l’Ontario d’avoir manqué à ses devoirs de supervision en matière d’hygiène publique. Le juge note que la province aurait pu identifier la «vulnérabilité du puits no. 5» et le rendre sécuritaire, ou «à tout le moins le surveiller de près» (« Continuous monitors at Well 5 could have prevented the outbreak. »), n’eût été des réductions drastiques de budget que le gouvernement Harris s’était empressé d’imposer au ministère de l’Environnement à partir de 1996 (chapitre 11).

La contamination par des bactéries pathogènes du système d’approvisionnement en eau potable du village de Walkerton en mai 2000 a coûté la vie à sept personnes (dont quatre morts directement imputables à la contamination) et rendu gravement malade près de la moitié des 4 800 habitants de Walkerton. Certaines victimes, notamment des enfants, souffriront de conséquences à long terme, souligne le juge O?Connor.

La seconde partie de son rapport, contenant les 28 recommandations de la Commission, serait déjà complétée et est attendue vers le mois de mars. Le Premier ministre Mike Harris, qui est allé s’excuser au nom du gouvernement lors de la présentation du rapport de Commission aux résidants de Walkerton, s’est engagé à ce que la gouvernement mette en oeuvre dans leur intégralité les recommandations du rapport. Les deux tiers auraient déjà été mises en oeuvre ou seraient sur le point de l’être, prétend Mike Harris.

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