Le 6 août 2003

La Ferme Gascon de Sarsfield fête ses cent ans

Par Christine Rieux, collaboration spéciale


La famille Gascon de la ferme centenaire de Sarsfield: Rangée en arrière (de g. à dr.) Alain Guindon (gendre) et son épouse Michelle, France, Denis et son épouse Denise, Lucie Dorval épouse de Robert qui tient la petite Andrée-Anne; Rangée du bas: Jonatha

Le samedi le 12 juillet dernier, j’ai assisté pour la première fois de ma vie à un événement très particulier, un événement qui selon moi, deviendra de plus en plus rare avec la venue de l’industrialisation de l’agriculture. Je fus donc initiée à la célébration du centième anniversaire d’une ferme familiale.

Laissez-moi vous dire que ce n’était pas n’importe quel centenaire, c’était celui de la famille Gascon de Sarsfield, ici même en plein c’ur de l’Est ontarien. Ce n’est qu’en arrivant dans le village de Sarsfield que le plein poids de l’importance de cet événement commença à prendre place dans mon esprit. C’est en tournant sur le chemin Dunning, rang où habitent les parents Denis et Denise Gascon et leurs fils Robert, que je me suis mise à penser aux ancêtres des Gascon et aux allures que prenait autrefois, soit en 1903, ce chemin maintenant si uniformément pavé.

Quoique qu’un peu jeune pour me souvenir de l’Est ontarien de 1903, je me suis permise de supposer que dans ce temps-là au lieu « des forêts de poteaux avec des pendants d’oreilles de fer » (poteaux de téléphone, selon Félix Leclerc), on aurait pu voir des forêts d’arbres longeant les routes et sûrement pas autant de champs en forme de planches, fruits de milliers d’heures de durs labeurs.

En entrant dans la cour c’est la maison familiale et la grange jeunes de 93 ans qui nous invitent à célébrer; toutes deux furent bâties par l’ancêtre pionnier Cyrille Gascon. À ce moment-ci si vous vous imaginez des petits bâtiments désuets, travaillés par le temps et les diverses saisons ?canayiennes’, détrompez-vous! En visitant les lieux on s’aperçoit rapidement que les Gascon sont des gens qui savent prendre soin de leurs affaires. C’est maintenant la famille du futur propriétaire de l’établissement, Robert Gascon, fils de Denis et Denise, qui habite la maison. La grange bâtie par Cyrille et ses fils Adélard et Joseph (père de Denis), située à l’arrière de la maison, est encore droite comme un piquet et ornée de nouvelles additions dont, entre autres, une étable à taures à stabulation libre.

Leur passion et leur fierté pour la terre ainsi que leur souci du détail se traduisent dans de petites choses telles la charrue à cheval de l’ancêtre Cyrille, restaurée et placée dans la cour avant, à proximité de l’enseigne digne de leur patrimoine franco-ontarien qui se lit « D. Gascon et Fils ».
Dire qu’il y a 100 ans Cyrille Gascon descendit de Ste-Anne-des-Plaines au Québec et traversa la rivière des Outaouais à Lefaivre, comme plusieurs de nos ancêtres, pendant l’hiver avec son épouse Georgiana muni uniquement de son cheval, de sa « sleigh », de son boeuf et de ce qu’il pouvait emporter de son ménage!!!

Moi, c’est avec ma petite Honda Civic que je débarque sur la terre « gasconne » et suis sans délai accueillie chaleureusement par les propriétaires de la ferme laitière Gascon, la personnification de la troisième génération des Gascon de Sarsfield, ou Denis Gascon pour les intimes.

Denis est un homme avec une carrure typique des Gascon, aux dires de M. Léo Marion de Marionville qui a connu l’arrière-grand-père Cyrille en personne: « C’était un impressionnant personnage. Il pesait 225 lbs et, encore une fois selon M. Marion, était capable de moucher même les Irlandais à l’époque ». À voir Cyrille sur une des anciennes photos de famille, je n’ai pas de mal à y croire!
Bon, retournons à nos moutons, nous sommes présentement en 2003, dans le nouvel entrepôt à machinerie aménagé pour l’occasion, et on réclame le silence des quelque 200 personnes réunies pour l’occasion, toutes apparentées, d’une façon ou d’une autre, à Cyrille. Nous sommes maintenant prêts pour le discours de bénédiction qui précède le copieux repas. Ce discours nous est offert par l’Abbé Lucien Charbonneau (deuxième cousin de Denis) et S’ur Doris (s’ur de Denis).

« Cent ans, c’est beaucoup, aujourd’hui nous aimerions rendre hommage à tous ceux qui ont rendu cette fête possible, ceux qui ont tellement aimé cette place qu’ils ont décidé d’y habiter », explique S’ur Doris. « Imaginez le nombre d’heures de travail investies dans 100 ans de travail à la ferme. Ceux qui sont ici aujourd’hui le sont parce qu’ils ont aimé passionnément le travail de la ferme. J’ai beaucoup de respect pour les trois gars qui ont trimé dur mais aussi pour les femmes qui les ont accompagnés sur leur chemin », poursuit-elle.

Ayant conversé avec la famille Gascon auparavant, j’ai appris que ces gens sont non seulement travaillants mais également humbles et innovateurs. Innovateurs parce que Denis, lorsqu’encore tout jeune, pour démontrer les vertus de l’engrais chimique à son père Joseph qui était à l’époque réticent à ses bienfaits, a secrètement incorporé de l’engrais à une parcelle de maïs. Lorsque la saison tirait à sa fin son père lui dit: « Regarde comme le fumier a fait pousser le maïs cette année, Denis! ». C’est alors que Denis en profita pour vanter les bienfaits de l’engrais et que le père, pas encore tout à fait convaincu, le fut au moins partiellement.

Quand Denis décida d’acheter l’entreprise, il n’avait que 16 ans. Pour acquérir le tout, il travailla fort à la ferme et emprunta plus tard. Lorsqu’il prit l’entreprise en main, il se débarrassa des chevaux et décida donc de mécaniser et de moderniser l’entreprise. L’un des premiers tracteurs fut un Massey Ferguson 165 qu’il acheta pour remplacer le vieux Farmall que son père avait acheté en 1950. Denis possède encore le Farmall aujourd’hui. La ferme se spécialisa alors en production laitière et, pour ce faire, Denis acheta des trayeuses portatives.

Cet esprit innovateur en agriculture vit maintenant dans l’unique fils de Denis. Robert, le cadet de la famille,qui attendait de grandir pour travailler avec ses grandes s’urs Michelle et France, a su convaincre son père d’installer une citerne à lait quand il fut plus grand et, par la suite, un lactoduc en 1990. Une des autres initiatives de Robert leur a permis de remporter des prix de première et de deuxième place pour leur foin sec et leur ensilage pendant deux années consécutives à la foire agricole d’Embrun.

Les Gascon sont des gens humbles et véridiques. Trois discours furent présentés par S’ur Doris, par Robert et par Denis Gascon. Dans chacun de leur discours, les trois ont affirmé que sans l’aide de tous qui ont travaillé à la ferme, tout ceci ne serait possible. Humbles aussi parce que le 12 juillet c’était l’anniversaire de Mme Denise (Pilon) Gascon, la sympathique et travaillante épouse de Denis, et nous ne l’avons appris qu’à la fin de la soirée? Quelle joie de célébrer son anniversaire en même temps que celui d’une terre sur laquelle nous avons oeuvré avec autant d’ardeur. Bonne fête encore une fois Mme Gascon!
Avec les trois filles de Robert et de son épouse Lucie et le quatrième enfant en vue, la ferme D.Gascon et Fils pourrait bel et bien célébrer un autre cent ans dans un avenir lointain. Pour l’instant, Robert et son père se concentrent à l’entretien des 500 acres qu’ils cultivent et sur l’excellence laitière de leur troupeau qui compte présentement environ 60 vaches en lactation.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *