Volume 34 Numéro 19 Le 09 juin 2017

La gestion de l’offre attaquée à coups de sophismes


À l’aube d’une renégociation de l’ALENA, le système canadien de gestion de l’offre du lait et de la volaille (poulet, dinde, œufs) se trouve à nouveau sur la sellette.

Par Daniel-Mercier Gouin et Maurice Doyon Professeurs en agroéconomie, Université Laval


À l’aube d’une renégociation de l’ALENA, le système canadien de gestion de l’offre du lait et de la volaille (poulet, dinde, œufs) se trouve à nouveau sur la sellette. Certains suggèrent son abolition, que ce soit dans l’arène politique (p. ex. : Maxime Bernier) ou dans celle des groupes de réflexion économiques (p. ex. : IEDM). Il s’agit d’un débat qui resurgit à chaque négociation de libéralisation du commerce.

Le principal argument à l’appui de l’abolition de ce système porte sur les prix à la consommation des produits sous gestion de l’offre plus élevés au Canada qu’aux États-Unis. Cette prémisse conduit à conclure que son abolition entraînerait logiquement une baisse des prix. Le constat sur les prix et la prémisse sont-ils fondés ?

Sans entrer dans les détails, rappelons que la gestion de l’offre permet un prix stable et adéquat aux producteurs en échange d’une discipline de production et d’un contrôle serré des importations. Il s’ensuit une stabilité, tant sur le plan de la production qui évolue pour l’essentiel en fonction de la demande, que des prix de la production jusqu’au consommateur. Mais la stabilité ne dit rien sur le prix à la consommation au Canada comparativement à celui qui a cours aux États-Unis.

Cela dit, l’observation d’un prix plus élevé pour les produits sous gestion de l’offre n’est pas en soi suffisante pour imputer à cette dernière les écarts observés.

Il s’agirait en fait d’un sophisme, d’une déduction logique fallacieuse : le prix des produits laitiers à la consommation est plus élevé au Canada qu’aux États-Unis ; il y a gestion de l’offre au Canada et il n’y en a pas aux États-Unis ; c’est donc à cause de la gestion de l’offre si le prix est plus élevé au Canada.

En fait, nous pourrions tout aussi bien dire : le prix des produits laitiers à la consommation est plus élevé au Canada qu’aux États-Unis ; il y a un système de santé universel au Canada et il n’y en a pas aux États-Unis ; c’est donc à cause du système de santé universel si le prix est plus élevé au Canada.

Un test simple

Un test simple consiste à vérifier le prix de produits qui ne sont pas sous gestion de l’offre. Pour ce faire, nous avons choisi d’utiliser des données issues du magasinage en ligne. Plusieurs chaînes offrent la possibilité aux consommateurs de faire leurs achats en ligne, que ce soit IGA au Québec ou Safeway et d’autres aux États-Unis. Sur cette base, nous avons réalisé, une semaine par mois, des comparaisons des prix réels en épicerie à Québec, Toronto et Washington DC.

Les articles choisis correspondent aux formats et aux produits représentatifs et le produit le moins cher de la semaine est sélectionné. Par exemple pour le lait frais, le produit choisi au Canada est le lait 2 % en format de 4 litres, alors qu’aux États-Unis, il s’agit du format de 1 gallon, le tout ramené en prix par litre. Quant au fromage, il s’agit du cheddar en format de 450 à 500 grammes ou 1 livre, produit communément disponible.

De janvier à avril 2017 (quatre relevés mensuels), le prix du lait était de 1,58 $/litre à Québec et de 1,07 $/litre à Toronto. Un premier commentaire s’impose, la gestion de l’offre est en vigueur aussi bien à Toronto qu’à Québec et les prix à la consommation sont fort différents. Cela jette un doute sur la possibilité d’imputer à la seule gestion de l’offre le fait de constater des prix différents à la consommation.

Au même moment, à Washington, le prix du lait était de 1,58 $CAN/litre, le même prix qu’à Québec. Le fromage cheddar était aussi presque au même prix à Québec et Washington, respectivement 12,64 $CAN/kg et 12,42 $CAN/kg. La côtelette de porc était plus chère à Québec, 9,28 $/kg contre 6,93 $/kg, de même que le pain à 4,28 $/kg contre 3,21 $/kg. Ces deux derniers produits ne relèvent pourtant pas de la gestion de l’offre.

Bref, de cette simple observation des prix, on peut constater que d’affirmer que les prix à la consommation des produits sous gestion de l’offre sont plus élevés au Canada qu’aux États-Unis à cause de la gestion de l’offre repose sur une fausse prémisse.

La conclusion que certains en tirent, soit que l’abolition de la gestion de l’offre conduirait nécessairement à une baisse des prix au consommateur canadien, constitue une fausse promesse.

Par ailleurs, l’avantage de prix peut aussi être à l’inverse pour certains produits. Par exemple, toujours sur la même période, le prix d’une douzaine d’œufs était respectivement de 3,07 $ à Québec et de 2,74 $ à Washington. Quant aux pommes de terre, elles se vendaient plus cher à Washington : 2,34 $/kg contre 1,54 $/kg. Et des résultats différents pourraient être obtenus pour d’autres périodes de temps, ou pour d’autres villes américaines ou ailleurs dans le monde.

Bref, discuter des mérites d’un système de régulation a sa place dans le débat démocratique. En proposer le démantèlement sous de fausses prémisses et de fausses promesses relève de la démagogie. Affirmer que les produits laitiers à la consommation se vendent deux fois plus cher au Canada qu’aux États-Unis relève de la désinformation et n’a rien à voir avec une analyse rigoureuse de la réalité. Que de tels propos proviennent d’une ancienne candidate à la direction du Parti libéral du Canada, Martha Hall Findlay, ou d’un actuel candidat à celle du Parti conservateur, Maxime Bernier, a de quoi mettre en doute le niveau de rigueur du débat démocratique.

Cela dit, le système de gestion de l’offre mérite d’être remis en question, il est loin d’être parfait et il pourrait être amélioré. Nous souhaitons un débat ancré dans la réalité, fondé sur des faits et non pas sur une position purement idéologique.

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