Le 21 août 2002

Non à l’incinérateur de BPC à Kirkland Lake !

Par Pierre-Alain Blais


Schéma d’un incinérateur à haute température que Bennett Environmental Inc. souhaite opérer en territoire agricole, au Témiskaming ontarien.

Une autre bataille environnementale fait rage au Témiskaming ontarien. Un projet de construction d’un incinérateur géant à BPC et autres déchets toxiques que la population rurale des alentours de Kirkland Lake combat depuis quelques mois. Les productions agricoles de la région entière pourraient être condamnées simplement à cause de la crainte qu’elles soient éventuellement contaminées par des retombées toxiques. Déjà Parmalat et une bonne demi-douzaine d’acheteurs auraient formellement averti les producteurs agricoles qu’ils refuseront la production du Témiskaming advenant l’apparition de «résistance», justifiée ou non, de la part du public consommateur.

Bennett Environmental Inc., une société de Vancouver spécialisée dans l’élimination des déchets dangereux par combustion à très haute température, cherche présentement à obtenir l’autorisation de construire et d’exploiter un incinérateur de ce type dans la ville de Kirkland Lake, en bordure d’une riche région agricole du moyen-nord ontarien.

Le projet d’incinérateur de Bennett, qui en était encore au stade d’études préliminaires depuis quelques années, a reçu une nouvelle impulsion l’an dernier alors que le projet de dépotoir de la mine Adams (dont Agricom a fait état dans ses pages l’été dernier) a finalement été rejeté par son principal client, la ville de Toronto. C’est ce qui avait fait craindre aux gens du Témiskaming ontarien, de savourer une victoire de bien courte durée : la rumeur voulait que Bennett aille de l’avant avec son projet.

Retombées de dioxine sur le territoire ?

La déception a été d’autant plus amère que cette fois-ci, au lieu d’une menace de contamination des eaux souterraines de la région du Témiskaming, on aurait affaire à une menace de contamination des sols agricoles par certains résidus toxiques qui pourraient s’échapper de l’incinérateur.
Parmi les substances susceptibles de s’échapper ainsi de l’incinérateur de type industriel, on compte notamment de la dioxine, une des substances réputées des plus toxiques de la planète. Les citoyens du Témiskaming ont eu tôt fait de découvrir ce que signifiait dioxine, furannes et BPC.

Les données fournies par Bennett Environmental indiquent un taux de destruction (efficacité de combustion) des BPC de l’ordre de 99,99985 %, soit au-delà de la norme de 99.9 %. La société prétend qu’il y aura peu de retombées de résidus toxiques qui n’auront pas pu être interceptés par les filtres, et qui retombera sur la région environnante, se sont fait dire assez vite les citoyens.

Les experts se contredisent passablement sur ce plan, selon les intérêts qu’ils représentent. Un ancien inspecteur d’incinérateur du Texas, le Dr Neil Carman, aurait sévèrement prévenu les résidants du Témiskaming lors d’un forum public consacré à la question en janvier dernier : «Le gouvernement de l’Ontario, a-t-il déclaré, est en train de sacrifier une région pour l’environnement».

On pourrait refuser les produits agricoles du Témiskaming

Comme si ce n’était pas assez inquiétant de voir s’installer un potentiel émetteur de substances toxiques dans la région, le secteur agricole a reçu une autre brique sur la tête. «Le bal a commencé avec la fromagerie Parmalat de Thornloe», a confié Albert Gauthier, producteur laitier de Earlton et un des représentant(e)s du Nord ontarien sur le bureau d’administration de l’Union des cultivateurs franco-ontariens. «On a reçu une lettre qui avertissait les producteurs laitiers que la fromagerie songeait à s’approvisionner en lait à l’extérieur de la région, si le public devenait préoccupé par la contamination possible du lait par de la dioxine», se rappelle M. Gauthier.
Le député provincial de l’endroit, Davis Ramsay, aurait demandé une confirmation des intentions de Parmalat, surtout que la société Bennett affirme pour sa part que son incinérateur à produits toxiques est tout ce qu’il a de plus sûr.

Dans une lettre dont Agricom a obtenu copie, un officier de ladite laiterie confirme qu’elle serait disposée à prendre le lait du Témiskaming, à condition que la preuve «scientifique» soit faite par Bennett que son incinérateur «n’aura pas d’impact sur l’agriculture de la région (?) et tant et aussi longtemps qu’il n’y aura pas de pression de la part de nos grossistes et de nos consommateurs».

L’officier de la société conclut en disant qu’il est vrai que la perception est aussi dommageable que la réalité en ce qui concerne des questions aussi importantes que la salubrité des aliments. C’est ainsi que Parmalat justifie son éventuel refus de prendre le lait de la région advenant que le public commence à douter de l’innocuité du lait produit. Ce refus du lait produit sur place signifierait la catastrophe pour cette petite région agricole, qui compte environ 80 producteurs laitiers, selon Albert Gauthier.

Par la suite, d’autres acheteurs de produits agricoles, dont Halton Flour Milling, Dover Flour et C&M Seeds, ont emboîté le pas et proféré le même genre d’avertissement aux producteurs de la région. «Ils sont rendus à six ou sept acheteurs de produits agricoles à nous avertir que s’il y a de la ?résistance? du public, ils ne prendront plus nos récoltes», déplore Albert Gauthier.

Un incinérateur géant à BPC

L’incinérateur à haute température que compte installer Bennett Environmental, serait destiné à brûler des déchets solides contenant des hydrocarbures chlorés et non chlorés, dont du BPC et des PCP (d’autres substances jugées nocives et néfastes à l’environnement).

Dans leur soumission à l’évaluation environnementale qui est toujours en cours par ailleurs, Bennett prévoit transporter jusqu’à Kirkland Lake et traiter 200 000 tonnes de matériaux contaminés par année.

La population rurale s’oppose au projet
La Fédération de l’agriculture du Témiskaming (FAT) s’oppose férocement à la venue de l’incinérateur géant dans sa région. «Nous avons enjoint le ministre de l’Environnement de l’Ontario de rejeter purement et simplement la demande de Bennett», a déclaré John Vanthof, président de la FAT. «Bennett a beau dire que son projet est sécuritaire, c’est une autre chose que de le prouver sans aucun doute», a-t-il déclaré à la presse.

La Fédération a fait publier un dépliant qui présente un véritable plaidoyer contre l’établissement d’une telle industrie en plein c’ur d’une région à vocation agricole. On y cite le cas malencontreux d’une petite localité de France, où pas plus tard qu’en février de cette année, on a dû procéder à la destruction de vaches et de leur lait suite à des émissions accidentelles de dioxines d’un incinérateur à ordures municipal.

Selon Albert Gauthier, la raison de la venue de la société Bennett dans la région s’expliquerait par le fait que «la ville de Kirkland Lake est presque la seule à avoir accepté la venue d’un incinérateur du genre», a-t-il confié lors d’une entrevue téléphonique qu’il a accordée à Agricom.

La population rurale du Témiskaming sera presque majoritairement contre le projet du gigantesque incinérateur de Bennett, estime M. Gauthier. Des rallyes sont régulièrement organisés pour lever des fonds et informer les citoyens des enjeux et des dangers de l’incinérateur.

Même le célèbre conseiller de Toronto, Jack Layton, qui s’était fait l’allié des opposants du Témiskaming contre le projet de dépotoir à la mine Adams, projette de lancer sa campagne à la chefferie du parti NPD fédéral en s’impliquant politiquement contre le projet d’incinérateur.
Déjà l’opposition au projet aurait entraîné des déboursés de plus de 60 000 $ en frais de toutes sortes au comité des Citoyens concernés du Témiskaming, et la bataille juridique n’est même pas commencée. Des levées de fonds sont d’ailleurs organisées pour se préparer à l’éventualité d’une bataille juridique si le gouvernement accordait la permission de construire l’incinérateur.

Des lacunes préoccupantes

Une étude d’impact indépendante commandée au groupe d’ingénierie conseil Beak International par les opposants au projet a révélé d’importantes lacunes au projet d’incinérateur.

Selon Beak, «il y a un risque potentiel significatif associé avec une telle installation, un risque qui pourrait affecter non seulement la viabilité de l’agriculture au Témiskaming, mais aussi poser un sérieux risque pour la santé des citoyens de la région de Kirkland Lake». « Des risques associés à la possibilité d’un incendie durant la vie utile de l’installation ont aussi été relevés», ce qui résulterait certainement en des émissions accidentelles de vapeurs toxiques dans l’atmosphère, ajoutent les consultants. Et cela sans compter les risques d’accident «écologique» associés avec le transport de gigantesques quantités de déchets toxiques d’aussi loin que les États-Unis et le Mexique.

Un incinérateur du même type est en opération dans la municipalité de St-Ambroise, au Québec, une région productrice de pommes de terre. L’installation de St-Ambroise a souvent été pris en exemple pour justifier l’innocuité du projet du Témiskaming.

En effet, selon la société Bennett, l’incinérateur de St-Ambroise n’aurait apparemment pas causé de hausses des niveaux naturels de dioxine ou de BPC dans les sols de la région, depuis sa mise en route il y a cinq ans.

Ce qui ne semble pas se vérifier dans les faits, comme le rapporte la Fédération de l’agriculture du Témiskaming. Malgré les assurances de la Bennett Environmental et des inspecteurs du ministère de l’Environnement du Québec, le rapport des consultants de Beak International aurait déjà noté que des taux de dioxine, de furannes, de mercure et d’autres substances toxiques à la hausse dans les sols environnant l’incinérateur de St-Ambroise.
Une étude d’impact complète est demandée
«On espère que le ministère de l’Environnement de l’Ontario va faire une étude environnementale complète, où tout le monde va pouvoir s’exprimer», dit Albert Gauthier, qui se fait le porte-parole de nombreux agriculteurs francophones de la région. Il ajoute que dans une situation telle que celle-ci où les enjeux environnementaux et économiques sont aussi cruciaux, «tous les aspects doivent être pris en considération».

La période de consultations de l’évaluation environnementale qui devait se terminer le 9 août dernier a été prolongée de quatre autres semaines jusqu’au 6 septembre, suite à une demande de l’Association canadienne de droit de l’environnement. On a jugé bon d’accepter de prolonger ainsi la période des commentaires du public et des groupes préoccupés au-delà de la saison des vacances pour donner plus de chance aux gens de s’exprimer sur ce projet fort controversé.
Une venue peu souhaitée, sauf?

Kirkland Lake aurait l’eau, l’électricité et la main-d’oeuvre recherchées par la société Bennett. Il y a aussi le fait que les mines de fer, jadis un moteur économique vigoureux dans la région, ont presque toutes fermé.

On pense toutefois ne créer tout au plus qu’une vingtaine d’emplois directs pour des citoyens de la région, une fois l’incinérateur pleinement fonctionnel. Il aurait été aussi révélé lors de certaines audiences publiques que la société Bennett se serait engagée à verser des «royautés» pour chaque tonne de déchets toxiques détruits à Kirkland Lake, un versement dans les coffres de cette ville qui friserait les deux millions par année, selon nos sources.

Dans son ensemble, la région agricole du Témiskaming (la petite ceinture d’argile), compterait quelque 400 fermes familiales, et générerait des retombées économiques qui ont été chiffrées à 100-110 millions de dollars.

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