Volume 28 Numéro 12 Le 16 février 2011

Nourrir sept milliard d’humains

Par Agricom
info.agricom@lavoieagricole.ca


Rencontre avec Ron Bonnett, président de la Fédération canadienne de l’agriculture

Enfin l’agriculture et l’alimentation deviennent un sujet d’avant plan sur la scène mondiale. Il aura fallu des catastrophes climatiques et une crise économique mondiale pour faire réaliser aux grands de ce monde que nos systèmes agricoles et agro-alimentaires fonctionnent moins bien que l’on pensait et qu’on pourrait en perdre le contrôle, ce qui commence à créer de nombreuses et graves perturbations sur le plan social et politique dans le monde.

Pour approfondir cette question et en saisir les implications Agricom nous propose une réflexion avec M. Ron Bonnett, président de la Fédération canadienne d’agriculture.

Agricom : M. Bonnett, que pensez-vous de la crise alimentaire dans le monde qui contribue à déclencher présentement des soulèvements populaires dans plusieurs pays?

Ron Bonnett : C’est un sérieux avertissement à nos dirigeants. Il est trop facile de penser que c’est une conjoncture temporaire d’accidents climatiques. En 2011, la population humaine mondiale atteindra le chiffre de 7 milliard d’habitants mais la terre peut nourrir tout ce monde et même plus. Il faudra cependant miser sur de nouvelles technologies, de nouvelles pratiques agricoles mais surtout sur des changements majeurs de nos politiques agricoles qui auront pour effet de mieux rémunérer les producteurs agricoles.

Agricom : Que voulez-vous dire par de « changements majeurs de politiques agricoles » ?

Ron Bonnett : Ce qu’il faut d’abord c’est une révolution globale dans notre façon de penser et de gérer nos systèmes de production agricole et alimentaire. Au départ, il faut accepter le concept que les denrées agricoles ne sont pas des biens comme les autres tels les métaux ou le pétrole par exemple. Tout comme l’eau, les aliments sont les seuls biens qui sont absolument essentiels à la vie sur une base quotidienne et à partir de ce principe, il faut maintenant accepter que les règles du marché pour le secteur agro-alimentaire doivent être différentes de celles qui gouvernent les autres secteurs économiques.

Agricom : Et à quoi pourraient ressembler ces règles différentes ?

Ron Bonnett : Lorsqu’on analyse l’histoire, on s’aperçoit que de tout temps on a exploité les milieux ruraux, les paysans et les agriculteurs pour tenter d’amener la prospérité dans les milieux urbains. On en voit les conséquences en Inde par exemple ou les paysans ont abandonné leurs terres pour grossir les rangs des affamés dans les bidon villes. Il faut renverser cette vieille approche et augmenter sensiblement la rémunération des paysans et des agriculteurs de façon à les inviter à rester sur leur terre et à produire plus. On aura beau avoir les meilleurs technologies agronomiques au monde si les agriculteurs ne peuvent vivre honorablement de leur métier ils quitteront leurs terres. Même au Canada, on parle de manque de relève agricole. Cependant, ceci veut dire inévitablement une hausse généralisée des prix des aliments.

Agricom : Oui, mais de nombreux consommateurs dans le monde et même au Canada n’ont pas les moyens d’absorber des hausses soudaines des prix !

Ron Bonnett : Le mot clé dans votre question est le mot « soudaines ». Le problème n’est pas une hausse honnête et progressive des prix pour mieux rémunérer nos agriculteurs. Le problème c’est la volatilité des marchés qui résulte de nombreux facteurs. Les caprices du climat sont un facteur important mais la spéculation grandissante sur les denrées alimentaires sont aussi une cause importante de cette volatilité.

Ce qu’il faut maintenant c’est de travailler à éliminer cette volatilité et à introduire dans nos systèmes agroalimentaires des conditions et un environnement qui créeront une certaine stabilité dans les prix des aliments. C’est ainsi que les producteurs et les consommateurs y trouveront leur compte.

Agricom : Oui, mais c’est plus facile à dire qu’à faire !

Ron Bonnett : C’est possible si tous les acteurs de la chaîne alimentaire, les gouvernements et les organismes agricoles décident d’y travailler ensemble. Nous à la Fédération canadienne de l’agriculture nous travaillons présentement à développer une « Stratégie nationale de l’agroalimentaire ». Le but c’est d’amener tous les acteurs, producteurs, manufacturiers, détaillants, etc., à développer une chaîne de valeur efficace et stable ou chacun y trouverait un profit honnête. Tous y gagneraient, y compris les consommateurs. Il est vrai que ceux-ci recherchent des bas prix mais à plus long terme ils veulent surtout des prix stables.

Agricom : Et les gouvernements dans tout ça, doit-on s’attendre à ce qu’ils subventionnent plus fortement l’agriculture ?

Ron Bonnett : À prime abord, on serait tenté de répondre oui à cette question, mais je pense qu’en bout de ligne les agriculteurs doivent tirer leur juste profit de la vente de leurs produits. Les gouvernements on cependant des rôles important à jouer dont celui de créer et de soutenir des outils de gestion du risque en cas de catastrophe ou de crises. Un exemple concret est les assurances récoltes. Ce sont ces types d’instruments qui amènent la stabilité dans le secteur.

Agricom : Et les agriculteurs dans tout ça, que peuvent-ils faire à part produire ?

Ron Bonnett : Les agriculteurs ont tout avantage à bien s’occuper du côté affaires de leur entreprise et dans le passé, ils ont en des succès collectifs remarquables dans plusieurs pays. Au Canada, nous avons nos systèmes de gestion de l’offre par exemple qui servent bien à la fois, nos agriculteurs et nos consommateurs en mettant sur le marché des produits de grande qualité à des prix très abordables et extrêmement stables. Nous avons aussi de très beaux succès dans le domaine des coopératives d’intrants agricoles et des coopératives de mise en marché. Les organisations d’agriculteurs au Canada font aussi l’envie de plusieurs pays et elles doivent continuer à prendre leurs places dans l’élaboration des politiques agricoles et agroalimentaire.

Agricom : M. Bonnett, la Fédération canadienne de l’agriculture (FCA) fête cette année son 75ième anniversaire. Quelle est son importance aujourd’hui et en quoi son rôle a-t-il changé au fil des ans ?

Ron Bonnett : La FCA est à tout le moins tout aussi importante aujourd’hui qu’au moment de sa fondation. Jadis, les agriculteurs étaient proportionnellement plus nombreux et ils avaient donc un poids politique beaucoup plus important. Aujourd’hui, ils ne forment que 2 % de la population canadienne. Cependant, leur apport économique demeure puissant. Il en résulte que tous et chacun maintenant veut parler pour les agriculteurs selon leurs propres visions des choses : les écologistes, les animalistes, les économistes, les corporations d’échanges internationaux, etc. ce qui amène un lot de bonnes mais aussi de mauvaises informations ou d’informations biaisées sur l’agriculture.

La FCA ne doit plus maintenant se limiter à un rôle de lobbyiste auprès de nos gouvernements. Elle doit aussi travailler à informer le grand public des réalités que vivent les producteurs agricoles sur leurs fermes et dans leurs familles en milieu rural et plaider pour leurs causes sur de nombreux sujets d’actualité auprès des gouvernements mais aussi auprès du grand public.

Agricom : Et pouvez-vous nous donner des exemples de ces sujets d’actualités ?

Ron Bonnett : La liste est très longue mais en voici quelques exemples.

Il y a d’abord les politiques et les lois qui touchent à l’environnement et à la conservation et l’utilisation de l’eau, les ententes commerciales entre les pays, ainsi que l’établissement des standards de qualité, d’étiquetages, de traçabilités, etc. Ce sont tous des sujets qui ont un impact direct et important sur l’agriculture canadienne et sur la rentabilité de chaque ferme canadienne.

Il est donc très important que les agriculteurs et les agricultrices s’engagent de front dans ces débats au niveau local mais aussi en appuyant leurs associations provinciales et nationales afin de faire valoir leur point de vue avec force sur chacun de ces sujets.

La bonification de nos programmes de gestion du risque tels les assurances récoltes demeurent toujours pour nous à la FCA une préoccupation centrale. Ces programmes ont un grand besoin d’être mis à jour.

Agricom : On a su dernièrement que la Fédération internationale des producteurs agricoles (FAPI) est en voie de disparaître. Y a-t-il un impact sur l’agriculture canadienne?

Ron Bonnett : C’est vrai, mais ce n’est pas fini. Un groupe de six pays dont le Canada travaille présentement à lui redonner vie. Ce n’est pas facile de travailler à l’International car les coûts sont énormes. Nous comptons miser sur les moyens électroniques modernes pour relancer cet organisme. Sa disparition laisserait toute la place à des organismes comme la Banque mondiale pour parler au nom des agriculteurs ce qui n’est pas toujours à souhaiter. Les agriculteurs tant du Canada que des autres pays ont besoin de leur propre voix au niveau international.

Agricom : Monsieur Bonnett, avez-vous confiance en l’avenir de l’agriculture canadienne ?

Ron Bonnett : Sur le plan physique, nous avons tous les atouts pour croire en un brillant avenir pour l’agriculture canadienne. Nous avons une vaste quantité de sols qui sont bien conservés, de l’eau en abondance, une infrastructure de transports bien établie et des communautés rurales qui sont relativement bien équipées.

C’est sur le plan socio-économique que le bilan est plus partagé. Sur le côté positif nous avons des institutions fortes. Nos réussissons bien, par exemple à dégager des consensus forts au sein de nos organisations agricoles et nous à la FCA en sommes fiers. Nous avons des coopératives agricoles fortes et des organismes de commercialisation et de gestion de l’offre qui ont fait leurs preuves. Nos agriculteurs ont une longue expérience de l’organisation collective pour faire avancer leurs causes.

Je suis particulièrement enthousiaste lorsque je vois notre relève agricole. Ces jeunes sont peut-être moins nombreux que déjà mais plus que jamais, ils ont les habiletés, la détermination et la passion requise pour bien réussir.

Cependant, et c’est là que j’ai des inquiétudes, des chiffres démontrent clairement que dans l’ensemble, produire de la nourriture au Canada c’est beaucoup moins profitable que d’autres professions qui exigent des habiletés et des investissements comparables.

Pour tirer un revenu comparable de leurs fermes, nos jeunes doivent être de fins gestionnaires; contrôler leur endettement, bien choisir leurs investissements et leurs intrants et préparer de bons plans d’affaires. Ils auront aussi besoin de nouveaux outils tels des contrats d’achats de carburants et de divers types d’intrants.

Mais ce ne sera pas suffisant, nous avons un énorme travail à faire pour convaincre tous les acteurs de la chaine alimentaire que les forces du marché doivent permettre aux producteurs agricoles de tirer une rémunération intéressante pour leur travail, faute de quoi nos jeunes iront travailler ailleurs.

Agricom : Mais croyez-vous vraiment que les choses pourraient changer pour le mieux?

Ron Bonnett : J’y crois et c’est pour cela que j’y travaille. Il y a un phénomène nouveau qui se produit : les classes aisées dans de nombreux pays du monde commencent à prendre conscience que des pénuries de nourriture à l’échelle mondiale pourraient affecter tout le monde et pas seulement les pauvres du tiers-monde. Peut-être prendront-ils aussi conscience que les agriculteurs sont le cœur de la solution. Cependant, lorsque je vois les WalMart de ce monde continuer à promettre les plus bas prix possible aux consommateurs et que je vois les prix des intrants augmenter chaque fois qu’on a de bonnes récoltes, j’ai parfois des doutes !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Volume 28 Numéro 11 Le 2 février 2011

Nourrir sept milliard d’humains

Par Agricom
redaction@journalagricom.ca


Rencontre avec Ron Bonnett, président de la Fédération canadienne de l’agriculture

 

Enfin l’agriculture et l’alimentation deviennent un sujet d’avant plan sur la scène mondiale. Il aura fallu des catastrophes climatiques et une crise économique mondiale pour faire réaliser aux grands de ce monde que nos systèmes agricoles et agro-alimentaires fonctionnent moins bien que l’on pensait et qu’on pourrait en perdre le contrôle, ce qui commence à créer de nombreuses et graves perturbations sur le plan social et politique dans le monde.

 

Pour approfondir cette question et en saisir les implications Agricom nous propose une réflexion avec M. Ron Bonnett, président de la Fédération canadienne d’agriculture.

 

Agricom : M. Bonnett, que pensez-vous de la crise alimentaire dans le monde qui contribue à déclencher présentement des soulèvements populaires dans plusieurs pays?

 

Ron Bonnett : C’est un sérieux avertissement à nos dirigeants. Il est trop facile de penser que c’est une conjoncture temporaire d’accidents climatiques. En 2011, la population humaine mondiale atteindra le chiffre de 7 milliard d’habitants mais la terre peut nourrir tout ce monde et même plus. Il faudra cependant miser sur de nouvelles technologies, de nouvelles pratiques agricoles mais surtout sur des changements majeurs de nos politiques agricoles qui auront pour effet de mieux rémunérer les producteurs agricoles.

 

Agricom : Que voulez-vous dire par de « changements majeurs de politiques agricoles » ?

 

Ron Bonnett : Ce qu’il faut d’abord c’est une révolution globale dans notre façon de penser et de gérer nos systèmes de production agricole et alimentaire. Au départ, il faut accepter le concept que les denrées agricoles ne sont pas des biens comme les autres tels les métaux ou le pétrole par exemple. Tout comme l’eau, les aliments sont les seuls biens qui sont absolument essentiels à la vie sur une base quotidienne et à partir de ce principe, il faut maintenant accepter que les règles du marché pour le secteur agro-alimentaire doivent être différentes de celles qui gouvernent les autres secteurs économiques.

 

Agricom : Et à quoi pourraient ressembler ces règles différentes ?

 

Ron Bonnett : Lorsqu’on analyse l’histoire, on s’aperçoit que de tout temps on a exploité les milieux ruraux, les paysans et les agriculteurs pour tenter d’amener la prospérité dans les milieux urbains. On en voit les conséquences en Inde par exemple ou les paysans ont abandonné leurs terres pour grossir les rangs des affamés dans les bidon villes. Il faut renverser cette vieille approche et augmenter sensiblement la rémunération des paysans et des agriculteurs de façon à les inviter à rester sur leur terre et à produire plus. On aura beau avoir les meilleurs technologies agronomiques au monde si les agriculteurs ne peuvent vivre honorablement de leur métier ils quitteront leurs terres. Même au Canada, on parle de manque de relève agricole. Cependant, ceci veut dire inévitablement une hausse généralisée des prix des aliments.

 

Agricom : Oui, mais de nombreux consommateurs dans le monde et même au Canada n’ont pas les moyens d’absorber des hausses soudaines des prix !

 

Ron Bonnett : Le mot clé dans votre question est le mot « soudaines ». Le problème n’est pas une hausse honnête et progressive des prix pour mieux rémunérer nos agriculteurs. Le problème c’est la volatilité des marchés qui résulte de nombreux facteurs. Les caprices du climat sont un facteur important mais la spéculation grandissante sur les denrées alimentaires sont aussi une cause importante de cette volatilité.

 

Ce qu’il faut maintenant c’est de travailler à éliminer cette volatilité et à introduire dans nos systèmes agroalimentaires des conditions et un environnement qui créeront une certaine stabilité dans les prix des aliments. C’est ainsi que les producteurs et les consommateurs y trouveront leur compte.

 

Agricom : Oui, mais c’est plus facile à dire qu’à faire !

 

Ron Bonnett : C’est possible si tous les acteurs de la chaîne alimentaire, les gouvernements et les organismes agricoles décident d’y travailler ensemble. Nous à la Fédération canadienne de l’agriculture nous travaillons présentement à développer une « Stratégie nationale de l’agroalimentaire ». Le but c’est d’amener tous les acteurs, producteurs, manufacturiers, détaillants, etc., à développer une chaîne de valeur efficace et stable ou chacun y trouverait un profit honnête. Tous y gagneraient, y compris les consommateurs. Il est vrai que ceux-ci recherchent des bas prix mais à plus long terme ils veulent surtout des prix stables.

 

Agricom : Et les gouvernements dans tout ça, doit-on s’attendre à ce qu’ils subventionnent plus fortement l’agriculture ?

 

Ron Bonnett : À prime abord, on serait tenté de répondre oui à cette question, mais je pense qu’en bout de ligne les agriculteurs doivent tirer leur juste profit de la vente de leurs produits. Les gouvernements on cependant des rôles important à jouer dont celui de créer et de soutenir des outils de gestion du risque en cas de catastrophe ou de crises. Un exemple concret est les assurances récoltes. Ce sont ces types d’instruments qui amènent la stabilité dans le secteur.

 

Agricom : Et les agriculteurs dans tout ça, que peuvent-ils faire à part produire ?

 

Ron Bonnett : Les agriculteurs ont tout avantage à bien s’occuper du côté affaires de leur entreprise et dans le passé, ils ont en des succès collectifs remarquables dans plusieurs pays. Au Canada, nous avons nos systèmes de gestion de l’offre par exemple qui servent bien à la fois, nos agriculteurs et nos consommateurs en mettant sur le marché des produits de grande qualité à des prix très abordables et extrêmement stables. Nous avons aussi de très beaux succès dans le domaine des coopératives d’intrants agricoles et des coopératives de mise en marché. Les organisations d’agriculteurs au Canada font aussi l’envie de plusieurs pays et elles doivent continuer à prendre leurs places dans l’élaboration des politiques agricoles et agroalimentaire.

 

Dans un deuxième article dans notre prochain numéro nous poursuivrons cette réflexion mais en mettant l’accent sur la situation canadienne.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *