Le 16 février 2005

Peut-on faire autrement que de cultiver?à tout prix?

Par Chantal Quirion


Les conseillers en gestion agricole des Groupements de gestion de l’Ontario (GGAO), Luc Gagné et Julie Faucher, ont eu envie de trouver une réponse à une question qu’ils se posaient. « Que peuvent faire les producteurs laitiers face à l’impossibilité de rentabiliser leurs grandes cultures’ Depuis plusieurs années, disent-ils, le bénéfice d’exploitation dans les cultures est négatif. Ceci dit, pour les entreprises sur lesquelles ils se sont penchés, soit un groupe témoin formé de trente-six entreprises agricoles mixtes de production laitière et de grandes cultures de l’Est de l’Ontario. Pour l’ensemble de ce groupe, la production de grandes cultures s’est soldée par un déficit pour la période qu’ils ont analysée, soit de 2001 à 2003. Une perte qui a amputé annuellement à peu près 26 pour cent du profit généré par la production laitière.

Plusieurs facteurs contribuent à cet état de chose. Notamment, le faible prix du grain, le prix élevé de la machinerie, l’augmentation du coût des intrants, l’inflation du prix des terres et les conditions climatiques qui parfois altèrent les rendements sont autant de points qui empêchent le producteur de rencontrer ses dépenses.

Le fait que cette perte soit absorbée par le profit de la production laitière et qu’en bout de ligne le bénéfice global soit positif contribue probablement à diminuer l’impact de ce constat auprès des agriculteurs, croient les deux conseillers. Cependant, il y a bel et bien perte et peut-être serait-il bon d’envisager des solutions de rechange. Posséder un fonds de terre en production laitière est une nécessité dont ils conviennent. D’une part pour pouvoir disposer de leur fumier et d’autre part parce que la capacité d’emprunt est liée à la valeur du fonds de terre. Cependant, posséder un fonds de terre ne veut pas dire forcément cultiver.

Cultiver, est-ce une obligation’
Qu’arriverait-il si un producteur achetait l’alimentation de ses animaux au lieu de la produire ou s’il ne cultivait que partiellement? Voilà ce qu’ils ont voulu vérifier en dressant trois scénarios.

Premièrement, celui d’une ferme laitière qui produit du foin, du maïs-ensilage, du maïs-grain de l’orge et du soya. Deuxièmement, celui d’une ferme laitière dont la culture se limite au foin et au maïs-ensilage et finalement, celui d’une ferme laitière sans aucune culture. Trois fermes avec un quota de 81 kg/jr, 85 vaches, 34 sujets de remplacement et la même ration alimentaire. Les chiffres qui ont servi à étayer ces thèses pour la culture ont été validés par comparaison avec les données de fermes laitières québécoises sur une période de trois ans, excluant l’Asra.

Dans les deux premiers cas, les charges de travail représentent environ 7 800 et 7 500 heures annuellement alors que dans le cas où il n’y a pas de culture, le nombre d’heures à consacrer à l’entreprise se situe aux environs de 5 700 heures.

Dans le premier scénario, 373 acres sont cultivés et une partie de la récolte est vendue, dans le deuxième, 212 acres sont cultivés et 124 acres sont loués, pour un total de 336 acres de terre, soit le même nombre d’acres que dans le troisième scénario pour lequel l’ensemble de la superficie est louée. La location est estimée à environ 80$ de l’acre.

Louer sa terre est une option rentable

Finalement, le bénéfice total pour chacune des fermes est respectivement de

93 991$, 95 457$ et de 98 225$. Aux gains observés dans les scénarios deux et trois, s’ajoutent les avantages que constituent l’économie de travail et la diminution des risques liée aux conditions climatiques. Il en ressort que la location de terre peut être une alternative rentable. Dans tous les cas, on n’a pas vendu de machinerie, ce qui laisse la possibilité au producteur de recommencer à cultiver en tout temps.

Et si le prix du grain augmentait, que feraient les producteurs qui ont abandonné la culture? D’une part, les conseillers du GGAO estiment que le prix de location des terres fluctuera en conséquence. D’autre part, disent-ils, rien n’empêche le producteur de retourner aux champs puisqu’il a conservé sa machinerie.

En ce qui concerne l’approvisionnement des fourrages, la conclusion d’une entente avec un producteur de culture demeure une bonne assurance, estiment M. Gagné et Mme Faucher. Avec un contrat qui établit la quantité et le prix selon la qualité, le producteur laitier se met à l’abri du manque et si la sécheresse venait à sévir, les rendements ne seraient pas meilleurs même s’il cultivait lui-même. Sinon, la possibilité de conserver la superficie nécessaire pour les besoins du troupeau en fourrage peut être envisagée cependant cette option a le désavantage d’obliger le producteur à conserver la main-d’oeuvre en conséquence.

Louer ses terres ne veut pas forcément dire que l’on arrive à les rentabiliser. Cependant l’économie de main-d’oeuvre et la diminution de l’exposition aux risques constituent des motivations importantes pour adhérer à ce mode de fonctionnement. Certains seront d’autant plus attirés par ce modèle qu’ils ont peu d’intérêt pour la culture, que leur parc de machinerie est désuet ou que la main-d’oeuvre est difficile à trouver dans leur région. Établir un bail de location devient alors primordial. Celui-ci devrait comporter l’ensemble des points qui font en sorte que les volontés du propriétaire sont respectées, les points qui définissent la responsabilité de chacun, la durée du contrat de même que des clauses en cas de non-respect des engagements.

Poussant l’exercice plus loin, les conseillers ont calculé de combien augmenterait le bénéfice net des fermes des scénarios deux et trois si elles vendaient pour 150 000 $ de machinerie et qu’elles réduisaient leur dette du même montant. La transaction se traduirait par une hausse de 5 865$ et de 24 783 $ respectivement tout en augmentant leur capacité de remboursement, ce qui en bout de ligne, se traduirait pour les quinze prochaines années, par un solde résiduel de 3% pour le deuxième scénario, de 6% pour le troisième alors que la ferme du premier scénario conserve un solde résiduel de 2 %. « Cela donne matière à réflexion », disent-ils.

Finalement, « peut-être faudrait-il revoir la façon de penser face à l’agriculture », pensent les deux conseillers. Avec le commerce international, les stratégies de mise en marché qui prévalaient il y a quinze ans, ne s’appliquent plus, estime M. Gagné. Autrefois, on emmagasinait des réserves pour les vendre à bon prix lorsque la marchandise se faisait plus rare. Maintenant, avec l’ouverture des marchés, il y a peu de chance qu’il y ait des fluctuations importantes puisque les approvisionnements sont assez stables. Ce qui laisse à penser que la situation qui prévaut actuellement risque fort de perdurer.

Au moins, cette analyse aura-t-elle mis en lumière que la possibilité de faire autrement sans altérer les bénéfices existe et qu’elle peut même contribuer à les augmenter.

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