Volume 28 Numéro 01 Le 18 août 2010

Prix des grains: Une incertitude qui coûtera cher

Par Sylvain Charlebois, Chercheur en distribution et politiques alimentaires, Université de Guelph


Dans cet article, Sylvain Charlebois explique que la vie des consommateurs en occident sera affectée à tout jamais par les déséquilibres perçus et spontanés entre l’offre et la demande des denrées agricoles. Bref, les effets néfastes des changements climatiques ne se limitent pas que sur l’influence qu’ils ont sur la capacité productive de l’agriculture mondiale. Plus important encore, les changements climatiques ouvrent certainement la porte aux spéculateurs.

La Russie brûle. Elle brûle tellement que le gouvernement signifiait dernièrement qu’elle cesserait d’exporter son blé vers les marchés internationaux à partir du 15 août prochain. La Russie, troisième plus grand pays exportateur de blé au monde, a vu une partie de sa récolte anéantie par une séquence désastreuse de sécheresses et de feux sur ses terres arables. De surcroît, cette annonce surprise a poussé le cours du blé à un niveau record depuis deux ans.

Le boisseau de blé qui se négociait entre 4 et 5$US depuis février, se transige maintenant autour de 8$US. Incontestablement, cette situation bouscule les plans des grands pays importateurs tels que l’Égypte et l’Iran qui misaient sur les récoltes Russes pour s’approvisionner en blé. Cette situation est d’autant plus préoccupante, puisqu’elle nous ramène indéniablement au débat sur les changements climatiques.

L’Ukraine, le Kazakhstan, l’Europe et même le Canada connaîtront aussi des récoltes inférieures à celles des années précédentes, dues à un climat antagonique. D’ores et déjà, cette situation nous rappelle à quel point l’équilibre mondial entre l’offre agricole et la demande de plusieurs denrées est facilement déstabilisé par les changements climatiques.

Pour ceux qui croient malgré tout que les changements climatiques ne changeront pas grand-chose pour l’agriculture, ravisez-vous. Ce n’est pas la première fois que le monde agricole vit les soubresauts de la nature et ce ne sera certainement pas la dernière fois non plus. La catastrophe climatique qui prévaut en Russie et ailleurs cet été, offre à l’occident une preuve qui crève les yeux. Éventuellement, cette situation affectera les consommateurs canadiens. Comme en 2008, durant la fameuse crise alimentaire, le cours du boisseau avait dépassé les 13$US et le prix au détail de plusieurs produits alimentaires avait augmenté de 30 à 70 % en quelques mois. Cette fois-ci, certaines entreprises, pour qui le blé joue un rôle important en matière d’intrant, ont déjà vu la valeur de leurs actions diminuer de façon significative. Plusieurs brasseries et un bon nombre de transformateurs alimentaires tels que Nestlé SA, Premier Foods PLC, General Mills Inc., Flowers Foods Inc., Sara Lee Corp. et Unilever PLC risquent de voir leurs profits chuter durant les prochains trimestres.

Pour le consommateur, ceci veut donc dire que le prix des produits alimentaires au détail risque vraisemblablement d’augmenter, encore une fois. Ce n’est qu’une question de temps. Le consommateur sera donc pétitionné à réviser ses habitudes alimentaires et investir davantage dans son alimentation.

Néanmoins, les effets néfastes des changements climatiques ne se limitent pas que sur l’influence qu’ils ont sur la capacité productive de l’agriculture mondiale. Plus important encore, les changements climatiques ouvrent certainement la porte aux spéculateurs. Autrement dit, les changements climatiques prédisposent certains investisseurs à miser sur des valeurs sûres: les denrées agricoles.

Compte tenu de l’incertitude qui prévaut sur les marchés et de la baisse importante du dollar américain, une devise refuge, les investisseurs cherchent ailleurs. Or, plusieurs fluctuations, que l’on observe sur les marchés, sont accentuées par de la pure spéculation.

D’ailleurs, outre le blé, le cours de quelques autres denrées, telles que le maïs et le café, ont cru de façon ahurissante ces derniers temps. Le cours du café, par exemple, est à son niveau le plus élevé depuis 12 ans. Cette hausse s’explique en partie par de mauvaises récoltes anticipées au Vietnam et en Colombie, deux grands exportateurs de café.

Tout cela pour dire que les effets des changements climatiques s’interpréteront de façon différente durant les prochaines années, surtout si l’incertitude des marchés persistent. Certes, les changements climatiques affecteront la capacité des agriculteurs à produire, que ce soit de façon positive ou négative, soit dit en passant.

Mais inévitablement, la vie des consommateurs en occident, incluant les Canadiens, sera affectée à tout jamais par les déséquilibres perçus et spontanés entre l’offre et la demande des denrées agricoles. Bien qu’ils risquent d’en profiter en tant qu’investisseurs et bénéficiaires de fonds de retraite, les consommateurs risquent de devoir payer davantage pour se nourrir.

*Sylvain Charlebois, Ph.D. est vice-doyen au Collège de Management et d’Études Économiques de l’Université de Guelph.

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