Volume 28 Numéro 22 Le 3 août 2011

Repousser les limites de l’agriculture de précision

Par André Dumont, collaborateur


J’ai passé ma première nuit en Iowa à Waterloo, dans un hôtel du chemin La Porte, qui mène à La Porte City, 14 milles au sud. Waterloo elle-même est sans intérêt, sinon qu’on y trouve la fonderie où John Deere fabrique ses moteurs.

 

C’est dans cette usine qu’a fait carrière Wade Mitchell, tout en cultivant dans le comté de Tama, réputé pour ses terres très productives. En ce mardi matin, je rencontre son fils Clay, l’un des producteurs de grandes cultures les plus en avance sur son temps.

 

Par courriel, Clay s’était réjouit de ma venue : il venait de recevoir un stagiaire de France et me demandait de servir d’interprète pendant la visite de la ferme. Il y a 250 ans, dans ces prairies alors encore sauvages, on demandait le même genre de service à des Canadiens-français qui maîtrisaient non seulement l’anglais, mais aussi des langues autochtones…

 

Le stagiaire Nicolas Pauwels est fils d’un producteur près de Paris. Ils cultivent des terres louées au gouvernement, qui sont peu à peu rongées par le développement urbain. En France, l’État exproprie et dézone lui-même, souvent des dizaines d’années d’avance, en prévision de l’étalement urbain!

 

Clay nous accueille dans son bureau/atelier de mécanique. Une demi-douzaine d’ordinateurs, un iPad et des centaines d’outils rangés soigneusement sur des tablettes portant chacune une étiquette.

 

Clay a toujours su qu’il voulait faire de l’agriculture. Son détour par des études en génie biomédical à l’université Harvard étonne. « Tout ce que j’ai appris me sert », dit-il. À voir la quantité de graphiques et diagrammes qu’il me montre pour parler de ses essais en agriculture de précision, je n’en doute pas. Il détient aussi une maîtrise en agronomie.

 

À 38 ans, Clay Mitchell est vraisemblablement le producteur en Amérique du Nord qui pratique de la façon la plus complète la gestion contrôlée de la compaction (controlled traffic farming). Très répandue en Autralie, cette technique consiste à compacter le moins possible le sol, en roulant toujours aux mêmes endroits.

 

Chez Mitchell Farm, l’empattement de tous les équipements qui circulent au champ est réglé à trois mètres (10 pieds). Au besoin, on modifie les essieux.

 

La plupart du dommage au sol causé par la compaction surivent lors d’un premier passage, explique l’agriculteur. « Si vous écrasez quelque chose à répétition, vous ne l’endommagerez pas beaucoup plus à chaque fois », illustre-t-il.

 

Il importe donc de bien identifier là où l’on cultive et là où l’on circule. Dans un champ en régie habituelle, les roues des équipements finissent par compacter environ 85 % du terrain. Chez Clay Mitchell, seul 17 % du sol est foulé. Son système fonctionne avec une cartographie précise des champs et des mâts RTK sur tous les équipements.

 

Sur douze rangs, quatre sont semés immédiatement à gauche et à droite de l’une des deux voies de circulation. Croyez-le ou non, ces rangs donnent d’aussi bons rendements que les autres! Le sol durci des voies de circulation facilite le roulement, ce qui se traduit par d’importantes économies de carburant.

 

L’esprit scientifique de Clay Mitchell le pousse à remettre en question tous ses éléments de régie. Certains rangs sont récoltés un par un, pour pouvoir comparer les rendements et détecter la moindre imprécision des unités de semis ou distributeurs d’engrais. Il est même allé jusqu’à donner un code barre à 1200 plants de maïs, pour les suivre individuellement!

 

Avec son père Wade, Clay a modifié son pulvérisateur automoteur. Chaque buse est contrôlée individuellement, plutôt qu’en groupe sur une section. Il estime utiliser ainsi 20 % moins de produits phytosanitaires, simplement parce qu’ils sont appliqués avec plus de précision, sans dédoublement. John Deere cogne à la porte pour en savoir plus!

 

Tous ces efforts donnent des résultats. Lors de fortes pluies, ses champs en semis direct et sous gestion contrôlée de la compaction absorbent l’eau dix fois plus vite que ceux du voisin, prévenant ainsi l’érosion. En 2010, la moyenne en Iowa s’établissait à 165 boisseaux de maïs à l’acre (1,68 tm/ha). Celle de Clay Mitchell : 190 (1,93 tm/ha), avec un champ complet à 232 boisseaux à l’acre (2,36 tm/ha). 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *