Volume 29 Numéro 06 Le 2 novembre 2011

Risquer son profit, à quel prix ?

Par Jean-Philippe Boucher, Spécialiste mise en marché des grains


Il y a plusieurs années, lorsque j’ai commencé à m’intéresser aux marchés des grains, l’un des premiers éléments qui ont le plus piqué ma curiosité est la tendance saisonnière des prix.

 

Par exemple, on sait qu’en « principe », les prix des grains doivent atteindre leur creux annuel à la récolte, lorsqu’il y a généralement une grande disponibilité de grains. De la même manière, ils tendent à atteindre des sommets au printemps, pendant la période des ensemencements, puisque les marchés sont très nerveux et incertains au sujet de la récolte de l’automne suivant.

 

Bref, si l’on se fit à ce principe de « tendance saisonnière », il serait donc possible d’anticiper en quelque sorte la direction que doivent adopter les prix des grains selon la période de l’année. Mais à quel point est-ce vrai ? Si l’on se fit à une brève analyse des dernières 10 années, malgré quelques années plus difficiles, les résultats sont en fait assez surprenants.

 

Comme le révèle bien le tableau, aussi bien dire que nous avons tout intérêt à ne jamais vendre récolte. Dans le cas du maïs, un producteur qui aurait toujours vendu uniquement au printemps (mai et juin) aurait profité en moyenne d’un gain de 18% depuis 10 ans avec seulement 2 années de pertes, soit 2002-03 et 2009-10 et un gain important en 2007-08.

 

Du côté du soya, le résultat est encore plus surprenant. Un producteur qui aurait toujours vendu au printemps (mai et juin) n’aurait en moyenne jamais subi de perte avec la bourse. Seul l’an 2009-10 aura été en quelque sorte « mauvais », avec un gain nul, alors que les années 2006-07 et 2007-08 auront été très bonnes.

 

Mais attention, est-ce donc dire que ça ne sert à rien de vendre récolte ? Pas nécessairement. Premièrement, il faut penser que cette analyse reste fondée sur les prix à la bourse. Elle ne considère pas la valeur de la « base » qui peut représenter jusqu’à 25% du prix final réel du grain et qui a tendance à évoluer de manière inverse aux prix à la bourse. Si par exemple la valeur à la bourse du maïs grimpe, celle de sa base sera généralement portée à baisser et vice-versa. Pour cette raison, dans la réalité, le pourcentage de gain réel qu’on observe entre la récolte et le printemps sera certainement moins élevé.

 

Ensuite, sur papier, s’il est facile de dire que nous profitons d’un gain bien réel entre la récolte et le printemps en terme de valeur de notre grain à la bourse, dans les faits nous devons aussi physiquement prendre en compte certains coûts : frais d’entreposage, frais d’intérêt lié à une marge de crédit nécessaire pour supporter l’absence de revenu avant la vente de notre grain, etc..

 

Enfin, il faut aussi faire attention de ne pas tenir pour acquis les résultats de cette analyse pour une dernière raison. S’il semble vrai qu’en moyenne nous profitons d’une hausse entre la récolte et le printemps, encore faut-il vendre au bon moment, ce qu’on peut appeler le market timing. Par exemple, si en moyenne le prix du maïs est meilleur au printemps, au quotidien il reste qu’on peut toujours vendre au pire moment de cette période.

 

Ce que nous indique donc cette brève analyse est que nous pouvons certainement miser sur de meilleurs prix « à la bourse » au printemps pour vendre. Par contre, même si plusieurs seront tentés de tenir pour acquise cette tendance comme étant une solution stratégique viable pour vendre année après année leurs grains, il faut faire attention. Dans les faits, il faut tout de même considérer aussi certains éléments qui font en sorte que cette tendance saisonnière ne serait pas nécessairement toujours la stratégie la plus payante. Tout devient alors ici une question de savoir bien calculer ses coûts et de bien définir son market timing.

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