Volume 35 Numéro 11 Le 2 février 2018

Un agrocarburant utilisé pour l’aviation


Le président et chef de la direction d'Agrisoma Biosciences, Steven Fabijanski pose devant le premier avion commercial à effectuer un vol avec le biocarburant développé par son entreprise à partir de graines de moutarde. Photo Courtoisie

Par Chantal Quirion



Le premier vol commercial alimenté en partie de biocarburant a décollé de Los Angeles le 28 janvier pour atterrir 15 heures plus tard à Melbourne en Australie. Ce survol de 13 000 km au-dessus de l’Océan pacifique effectué par un Boeing 787-9 Dreamliner de la compagnie aérienne Qantas marque l’histoire de l’aviation. Grâce à la substitution de 10 % du carburant conventionnel par un mélange obtenu à partir d’huile de graines de moutarde – culture qui pourrait voir le jour dans l’Est ontarien – la lutte aux émissions de gaz à effet de serre vient de remporter une bataille.

Aux premières loges pour savourer ce succès, l’équipe de l’entreprise québécoise Agrisoma Biosciences – spécialisée dans la recherche et le développement de la moutarde Carinata –  récolte le fruit d’un travail de longue haleine.

« On est très heureux.  Ça fait longtemps que l’on travaille là-dessus », mentionnait André Levasseur, vice-président et chef de la direction financière chez Agrisoma Biosciences,  quelques heures avant l’atterrissage.

Ce dernier précise que cette aventure a commencé au sein d’Agriculture  et Agroalimentaire Canada, où les chercheurs ont donné naissance à la moutarde Carinata, plante cousine du canola, soit un produit dérivé du canola et de la moutarde.

« On a acheté les droits commerciaux il y a six ans, mais Agriculture et Agroalimentaire Canada demeure un partenaire très important », soutient M. Levasseur en indiquant que la force d’Agrisona réside entre autres, dans sa capacité à former des partenariats et qu’il y a aussi des actionnaires dont l’intérêt est primordial.

Visionnaire? L’entreprise demeure l’experte en semences et a réussi à développé le produit, puis trouvé des gens pour extraire l’huile de la graine à grande échelle, d’autres pour en faire un carburant pour avion et d’autres encore pour faire office de distributeur. Elle a aussi conclu une entente avec Quantas et les agriculteurs australiens pour s’assurer d’avoir suffisamment de matière première pour fabriquer au moins 200 millions de litres par année, sur une surface d’environ un million d’acres. Agrisoma fait aussi affaire avec des agriculteurs d’un peu partout dans le monde et opère un centre de recherche dans l’Ouest canadien, berceau du canola, fait valoir M. Levasseur.

« On a  investi énormément depuis les cinq dernières années. Ça prend beaucoup de temps. »

Au final, ce biocarburant respecte toutes les caractéristiques des carburants d’origine pétrolière avec l’avantage qu’il est renouvelable. De plus, la plante a été développée pour être fertile dans les endroits les plus inhospitaliers. Plusieurs variétés ont été raffinées pour s’adapter à différents environnements.  Mais jamais elle n’entre en compétition avec les cultures destinées à l’alimentation humaine. On la sème où rien ne veut pousser ou on l’utilise comme plante de couverture. Elle est connue pour ses effets bénéfiques sur la fertilité des sols. Elle comporte aussi un dernier avantage, c’est que les fibres résiduelles une fois l’huile extraite, s’avère une excellente source de protéines pour les bovins.

En Ontario

La moutarde Carinata pourrait aussi faire son entrée en Ontario. L’été  dernier, un projet de recherche a été entrepris  pour évaluer les rendements de certaines variétés de semences dans l’Est ontarien et établir les meilleures pratiques de production.

Cette collaboration entre Agrisoma Biosciences, le collège La Cité par le biais de son Centre d’accès à la technologie (CAT) en Bio-Innovation et la FERCA (Ferme d’éducation et de recherche du campus d’Alfred)  a suscité beaucoup d’enthousiasme.

« Pour La Cité c’est  quelque chose d’extraordinaire. Ça implique les étudiants, les professeurs et ça donne une belle vitrine pour la recherche », comment Charles-André Massebeuf, Conseiller- Développement des partenariats au CAT. « Moi, j’avais vu l’entreprise dans un article sur l’innovation il y a trois ans environ et j’ai toujours voulu  travailler avec eux. On a été chanceux.  On leur a  exposé ce que La Cité pouvait faire pour eux, on a commencé avec un petit projet et là on est rendu à une autre étape. On est à discuter de la suite et on parle de collaboration », poursuit M. Massebeuf.

Une dizaine de personnes de La Cité – des étudiantes et techniciennes, un chargé de projet et un conseiller – ont travaillé sur ce projet qui a débuté en juin 2017. Un employé de la FERCA a veillé à la mise en culture en champs au cours des derniers mois et deux échantillonnages de plantes ont été réalisés à Alfred. L’équipe s’est même rendue à Saskatoon pour voir les installations de l’entreprise. La récolte finale a été effectuée à la mi-octobre et les graines seront analysées pour déterminer leurs qualités et comparer le taux de production de celles-ci avec celui de l’Ouest.

 « L’équipe de recherche de  La Cité et toutes les personnes impliquées étaient très dédiées », commente M. Massebeuf.

Il fallait dans un premier temps développer des protocoles, des méthodes pour faire le suivi et documenter les étapes de façon scientifique. La compagnie souhaite développer des protocoles expérimentaux spécifiquement pour la région de l’Est ontarien qui permettront de démontrer les impacts positifs de cette plante sur la microflore du sol.

« Présentement ont fait surtout des tests, Il reste du travail à faire pour trouver la variété adaptée pour l’Ontario. L’acrage ontarien n’est pas évalué encore, mais on pourrait dire qu’il pourrait y avoir au moins 400 000 acres par année », estime M. Levasseur.

Il y a aussi le facteur rentabilité à considérer, la productivité par acre. « Il faut trouver les variétés  qui permettent de verser un  prix raisonnable à l’agriculteur et de voir à quel prix on peut le revendre. La clé c’est qu’il faut que ce soit rentable pour tous les joueurs et au centre, il y a la semence. C’est le joyau qui permet la réalisation de toutes ces chaînes d’approvisionnement », conclut M. Levasseur.

Actuellement, l’utilisation de biocarburants est obligatoire dans 62 pays, et le biodiesel est l’un des segments de l’industrie des biocarburants qui connaît la croissance la plus rapide. On prévoit que sa consommation passera de 4,5 milliards de gallons, aujourd’hui, à 7 milliards de gallons en 2020.

Dans le même esprit, M. Massebeuf indique que la réduction de l’empreinte de carbone s’avère une préoccupation croissante et qu’il est très heureux de travailler avec un leader mondial dans ce domaine.

2 réflexions au sujet de « Un agrocarburant utilisé pour l’aviation »

  1. Jasmyne Thibault

    Lorsque que l’on regarde sur Internet une des définitions que l’on peut retrouver sur le développement durable est celle-ci :
    « répondre aux besoins du présent sans compromettre la possibilité pour les générations futures de satisfaire les leurs ». Cette définition a été retenue dans la Loi fédérale sur le développement durable du Canada.

    Selon cette définition, oui Agrisoma respecte ce principe. car le fait de semer des graines de moutarde sur des zones habituellement non-utilisées qui avec le temps devrait aider la terre ou sinon ne lui cause pas plus de dégradation se trouve être selon moi une bonne idée.

    Malgré que lorsque l’on parle de développement durable on fait référence aussi à trois points principaux qui sont les côtés écologique, économique et le côté social. Le fait que le raffinement des biocarburantS de Agrisoma ne sont pas faitS au Canada cela respecte t-il vraiment ces points primordiaux?

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  2. Jasmyne Thibault

    Croyez-vous que cette culture puissent accroître l’efficacité économique de nos entreprise agricoles?

    Je crois que dans un futur proche oui mais pour le moment il nous manque encore des ajustements à faire pour pouvoir faire bon usage de cette nouvelle technologie. comme des centres de raffinement des huiles végétales pour pouvoir faire tourner l’économie locale et non juste celle mondiale.
    Aussi pour que cela vaille vraiment la peine de se concentrer sur le biodiesel (essence fait à base de dérivés d’huile végétale) il faudrait que la popularité des voitures à moteur diesel augmente et que pour que cela se produise il faudrait que le prix a l’achat d’une voiture a moteur diesel diminue pour être plus similaire à celle d’un moteur à essence régulière.
    Aussi il faudrait installer des pompes qui offrent un service de biodiesel qui garderait un prix à l’achat similaire ou moindre que le diesel régulier.
    C’est pour ces raison que selon moi oui, ça pourrait aider notre économie agricole, si les moyens nécessaires sont pris à cet effet.

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