Le 18 décembre 2002

Un collège d’agriculture franco-ontarien: Le test de 1979

Par Roger Pommainville, agr.


Un cours de technologie agricole en français s’est donné au Collège de Kemptville à l’hiver 1979. Photo courtoisie du Journal Le Droit, janvier 1979.

Voici le troisième article d’une série de tableaux relatant les circonstances, les gens et les événements qui devaient éventuellement mener à la création de la première institution post-secondaire francophone en Ontario: le Collège d’agriculture d’Alfred. Agricom a retenu les services de Roger Pommainville pour écrire cette page de l’histoire franco-ontarienne qui n’a jamais été écrite.

Repassant les faits du passé, il était évident que le Collège de Kemptville ne désirait pas donner un programme de formation agricole en français, ni retenir les services d’instructeurs bilingues qui auraient pu le faire. Ce fut toutefois ce collège d’agriculture anglophone qui donna, sans le vouloir, un premier coup d’aile à ce qui devait devenir le Collège d’agriculture d’Alfred.

Ce hasard des circonstances de la vie se produisit à l’hiver de 1979, à peine deux ans avant que le Collège de technologie agricole et alimentaire d’Alfred (CTAAA) ne soit fondé en 1980. En effet, un cours de deux semaines en français à Kemptville au début de l’hiver de 1979 s’avéra un point tournant pour l’éducation collégiale en Ontario français.

Pour vous relater les faits entourant cette page d’histoire, j’aurais pu reproduire presque verbatim une page du journal Le Droit du 23 février 1979 et l’histoire aurait été presque identique. Les deux articles du prolifique Guy Lacombe (maintenant décédé) intitulés «Pour les mordus qui veulent en savoir plus» et «On a mis quelque chose en branle» sont les seuls documents d’époque que j’ai pu trouver pour écrire ce tableau d’histoire de l’éducation agricole en Ontario.

Heureusement que les témoignages que j’ai pu recueillir auprès d’Alain Delorme ? aujourd’hui directeur général de l’Union des cultivateurs franco-ontariens (UCFO) ? alors coordonnateur et enseignant de ce fameux cours, d’Alain Lavigne, alors président de l’UCFO et membre du Comité consultatif du Collège de Kemptville, ainsi que de Louis et Johanne Brunet, alors nouveaux mariés et des jeunes agriculteurs de la relève qui suivirent le cours, me furent d’une grande utilité.

Remontons l’histoire de quelques années avant 1979 pour bien se situer dans le temps et connaître les antécédents à cette page historique qui accéléra la naissance de notre Collège d’agriculture francophone à Alfred.

Il faut se pencher sur certains faits entourant les agissements relevant du Comité consultatif du Collège de Kemptville pour mieux comprendre son dénouement. Le Droit nous rappelle certains faits:
«En 1975, le ministre ontarien de l’Agriculture avait demandé à Alain Lavigne de siéger sur le Comité consultatif du Collège de technologie agricole de Kemptville. Il n’était pas le premier franco-ontarien à faire partie de ce comité, mais il a été le premier à demander que des cours en français soient donnés pour les Franco-Ontariens. Il a fait rire de lui. ?La deuxième année, je n’ai pas trop parlé, raconte Alain Lavigne. Et la troisième année, j’ai remis ma démission. Il n’y avait rien à faire?. Et il a envoyé au ministre William Newman une copie de la lettre qu’il avait fait parvenir à M. John Curtis, le directeur du Collège.»

Alain Lavigne me racontait quelques agissements répréhensibles qu’il avait observés de la part de certains membres de ce comité, que je me dois de taire. Après une rencontre de trois heures avec le directeur John Curtis et après avoir mis certaines conditions sur la table pour rester sur le comité, Alain est demeuré sur le comité consultatif. Le cours de deux semaines dont je parlais auparavant, est le résultat de toutes ces démarches.

Le Droit relate d’autres commentaires d’Alain Lavigne:

«C’est la première fois que le Collège de Kemptville est dans le coup, ?et ce cours-ci est un test?, de dire Alain Lavigne, en ce sens que le ministère voulait voir si effectivement, il y avait des jeunes qui y participeraient. La réponse est maintenant claire.»

Un cours en français qui marche!

Pouvez-vous demander une réponse plus claire? Trente jeunes francophones âgés de 20 à 35 ans s’étaient inscrits pour le cours. Ils venaient de Ste-Anne-de-Prescott, d’Alexandria, de St-Isidore, de St-Albert, de Marionville, de Navan, etc. Beaucoup furent recrutés par les membres de l’Union des cultivateurs franco-ontariens (UCFO).
Guy Lacombe relate les faits de la façon suivante:
«Ce séjour au Collège de technologie agricole de Kemptville n’est pas pour eux une vacance. Ce sont des ?mordus’ de la ferme, et ils sont déterminés à ne pas perdre un coup de patin pour améliorer leur compétence».

Le journaliste du journal Le Droit d’Ottawa poursuit plus loin dans son article par ce paragraphe qui explique tout:
«Idéalement, au dire de ces jeunes eux-mêmes, c’est un cours de deux ans qu’il faudrait, mais il ne s’en donne pas en français en Ontario. De fait, cette session de deux semaines est une première au Collège d’agriculture de Kemptville. Jusqu’à présent, le français a pratiquement été une langue étrangère à cet endroit.»

Alain Lavigne venait de gagner une grosse bataille pour les agriculteurs francophones de l’Ontario. Comme le mentionne Jean-Noël Dessaint dans son livre:

«Un francophone qui peut percer à travers une mare d’anglophones est certainement une étoile qui brille plus que les autres.»

Alain venait de le prouver ? il avait fini de se mettre à plat ventre devant les autres membres du Comité consultatif du Collège de Kemptville. Il demeure encore une étoile très brillante parmi nos agriculteurs francophones.

Un cours au frais du fédéral

Revenons à ce cours de deux semaines à Kemptville avant de clore ce chapitre de notre odyssée. Revoyons les étapes qui ont marqué ce cours de deux semaines en français à Kemptville. De dire Alain Lavigne: «Nous avions reçu une lettre de Toronto, et on nous offrait de donner cette session de deux semaines en français. Mais nous n’avions qu’un mois pour trouver vingt-cinq candidats’dans quatre comtés!»

Guy Lacombe du journal Le Droit poursuit en ces mots:

«Ce n’est pas facile de sortir des jeunes de la ferme pendant plusieurs jours de suite. Cela veut dire que quelqu’un d’autre sur la ferme devra travailler plus fort. Mais on a trouvé quand même trente candidats. À la dernière minute, trois ont dû se désister, mais il en est resté quand même 27 participants à cette session qui, soit dit en passant, est payée totalement par le ministère fédéral de la Main-d’oeuvre et de l’Immigration.»
Ce n’est pas moi qui l’affirme, le ministère de l’Agriculture de l’Ontario venait de faire passer un test à nos agriculteurs francophones sans que ça lui coûte une cenne noire, hormis peut-être le salaire de quelques employés pour quelques jours d’enseignement!

Car environ 60% de l’enseignement fut accompli par Alain Delorme, qui détenait un baccalauréat en agronomie, et qui avait été mandaté pour coordonner le cours. Quelques autres personnes-ressources du ministère de l’Agriculture de l’Ontario, ainsi que du milieu agricole complétèrent la formation.
Quelques visites de fermes agrémentèrent ce cours de deux semaines. Il y avait aussi du temps pour un peu de plaisir. Alain Delorme retrouva sa Renault 5 dans le vestibule du W. George Centre où se tenait le cours. Une section de la résidence des filles du Collège de Kemptville avait aussi été réservée au groupe. On me dit qu’il y aurait eu des ?jeux d’eau’ au courant de ces deux semaines, bien avant que le Cirque du Soleil ait son spectacle ?O?.
Johanne Brunet qui venait de marier Louis Brunet en septembre 1978 était la seule femme qui prit le cours. Pour cette citadine, ce cours fut le baptême en prévision de sa vie d’épouse d’agriculteur. Louis avait été un grand promoteur pour convaincre plusieurs de ses amis de prendre le cours à Kemptville. Johanne me confiait que le groupe ne se sentait pas le bienvenu parmi les autres élèves anglophones du collège. Cet attroupement francophone faisait tourner les têtes. Lors des repas à la cafétéria, Johanne affirme que l’on entendait parfois des mots tels ?frogs’ et ?French pea soup?.

Néanmoins, les Jacques Pilon, Louis Lavigne, Richard Bédard, François Grégoire, Charles Arcand, Maurice Levac, Gilles Séguin, Johanne et Louis Brunet, pour n’en nommer que quelques-uns, venaient de prouver que le test de Kemptville n’était pas trop difficile à passer.

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