Le 15 janvier 2003

Un collège d’agriculture franco-ontarien: les sondages de 1979

Par Roger Pommainville, agr.


Le président de l’ACFO régionale à l’époque, Michel Dignard (à gauche), en compagnie de Jacynthe Levac et Diane Farmer, ainsi que l’animateur de l’ACFO Jean Poirier, lors de la présentation des résultats des sondages. La scène se déroulait en septembre 19

Voici le quatrième article d’une série de tableaux relatant les circonstances, les gens et les événements qui devaient éventuellement mener à la création de la première institution post-secondaire francophone en Ontario: le Collège d’agriculture d’Alfred. Agricom a retenu les services de Roger Pommainville pour écrire cette page de l’histoire franco-ontarienne qui n’a jamais été écrite.
Dans ce quatrième volet de ma série, il sera beaucoup question de l’ACFO (l’Association canadienne-française de l’Ontario) qui fut un autre joueur important sur l’échiquier qui devait aboutir à la victoire ? l’obtention du Collège d’agriculture d’Alfred. Les sondages de l’été 1979 parrainés par le conseil régional de Prescott et Russell de l’ACFO devaient devenir les éléments qui allaient partir le bal. Les deux sondages effectués concurremment auprès d’étudiants francophones des écoles secondaires de Prescott et de Russell, ainsi que celui auprès de producteurs agricoles du même territoire apportèrent les preuves irréfutables du bien-fondé de ce collège attendu depuis si longtemps.

Tout comme l’Union des cultivateurs franco-ontariens (l’UCFO) qui exigeait une école d’agriculture francophone par une résolution adoptée lors de son congrès de fondation en 1929, l’Association canadienne-française d’éducation de l’Ontario (l’ACFÉO ? le précurseur de l’ACFO) avait exigé elle aussi la création d’une telle institution dès sa fondation en 1910. De fait, il faut donner crédit au père de l’ACFO actuelle, pour avoir été la première association à demander au gouvernement la création d’une école d’agriculture, ce que la population obtint par une promesse politique en 1980.

L’ACFÉO avait voté une résolution lors de son assemblée de fondation en 1910 demandant l’ouverture d’une école dédiée à l’agriculture, afin de combler un besoin. C’est seulement en septembre 1981, soixante et onze ans plus tard que ce souhait fut exaucé. Ce fut le conseil régional de Prescott-Russell de l’ACFO qui finit par forcer la main au gouvernement provincial pour qu’il accepte de donner suite à ces résolutions. La promesse politique vint lors du premier référendum de 1980 au Québec. C’est ce ?timing? politique qui força l’Ontario à donner à la classe agricole de la province, une réponse favorable à cette éternelle résolution.

Deux sondages pour confirmer l’intérêt

Jean Poirier, qui fut par la suite député provincial de Prescott-Russell de 1984 à 1995, se rappelle très bien les prouesses incroyables dont il fut témoin lors des évènements qui amenèrent le Premier ministre du temps, William Davis, à souscrire aux demandes répétées du milieu agricole franco-ontarien.

M. Poirier, alors agent de développement à l’ACFO de Prescott et Russell, fut le maître d’oeuvre des deux sondages, l’un auprès d’étudiants et l’autre auprès d’agriculteurs à l’été 1979. Sous sa gouverne, quatre étudiants universitaires de haut calibre accomplirent le gros du travail de sondage. Diane Farmer de Plantagenet, Carole Chouinard et Serge Charette de Casselman, ainsi que Jacynthe Levac de St-Bernardin, accomplirent un travail de maître incroyable lors de ces deux sondages, qui avaient été préalablement approuvés par Statistique Canada.

Dans l’introduction du rapport détaillé du sondage, nous pouvons lire: «Au cours des trois mois cet été, nous avons parcouru quelque 16 000 kilomètres (10 000 milles) pour recueillir les commentaires d’environ 500 producteurs agricoles et 450 étudiants au secondaire». Le questionnaire auprès des agriculteurs fut administré en personne par l’enquêteur.

En ce qui a trait aux résultats du sondage, nous observons que:

1.Parmi les 442 élèves du secondaire ayant répondu au sondage, 166 se déclarèrent être ?fortement intéressés’ ou ?intéressés’ à suivre des cours en agriculture;

2.Sur ces 166 élèves intéressés à l’agriculture, 144 élèves répondirent être ?intéressés’ ou ?fortement intéressés’ à ?suivre des cours d’agriculture en français’;

3.Des 483 producteurs agricoles de Prescott et Russell qui répondirent au sondage à la ferme, 95% estimaient qu’il était ?important? ou ?très important? qu’une école française de technologie agricole voit le jour;

4.93% répondirent que la possibilité de suivre des cours agricoles en français était ?importante? ou ?très importante?;

5.Également 93% confirmèrent qu’ils souhaitaient que cette école soit située dans les Comtés unis de Prescott-Russell.

L’action politique

Des copies du sondage pour étude allèrent au bureau du ministre Lorne Henderson, alors ministre de l’Agriculture et de l’Alimentation de l’Ontario (MAAO), ainsi qu’à Omer Deslauriers, président du Conseil des affaires franco-ontariennes (CAFO) de l’époque.

Des copies des résultats du sondage furent également expédiées à Keith Norton, ministre des Affaires sociales qui régissait l’école Champlain, ainsi qu’à Stewart Smith, chef du Parti Libéral de l’Ontario, à Michael Cassidy, chef du Nouveau Parti Démocratique, et à Albert Bélanger, député local Conservateur du temps.

Armé de ces résultats très convaincants, Jean Poirier alla cogner aux portes du CAFO et du MAAO. De commenter celui qui fut agent de développement de l’ACFO de Prescott-Russell de 1978 au mois d’octobre 1984 et qui en est le président actuel: «Nous avions un allié de taille au CAFO en la personne d’Omer Deslauriers, son président, aussi un ancien président de l’ACFO provinciale. Au MAAO, il y avait une attitude plutôt indifférente face aux résultats des deux sondages. À partir de son ministre du temps, Lorne Henderson, jusqu’aux autres dirigeants du MAAO, il y avait peu d’engagements positifs à l’égard des résultats, pourtant concluants des deux sondages».

Jean Poirier se rappelle avec grande vivacité cette brève rencontre entre le ministre Henderson, Omer Deslauriers et lui-même. Ce fut avec une attitude très arrogante et négative que le ministre les avait reçus après une attente de plus d’une heure. Assis à une bonne quinzaine de pieds de ses visiteurs, le ministre Henderson écouta leurs commentaires avec les deux pieds sur son bureau. Après un certain temps, il s’approcha de ses interlocuteurs et il lança à Omer Deslauriers, en lui parlant à quelques pouces du visage: «You French, will never get your College».

C’était sans compter que le Premier ministre Davis devait accomplir plusieurs apparitions publiques avec le camp des fédéralistes lors du référendum de 1980 au Québec dans les jours qui allaient venir. Il voulait démontrer aux Québécois la façon dont son gouvernement répondait positivement aux aspirations de ses citoyens francophones.

Une promesse acquise à l’arrachée

L’ACFO provinciale avait décidé de suivre Bill Davis pas à pas lors de toutes ses rencontres publiques au Québec, et entendait dénoncer les refus répétés de son gouvernement à accorder quoi que ce soit à ses citoyens francophones.

Pour ne pas se retrouver dans l’embarras devant les Québécois, Bill Davis exigea qu’une institution soit immédiatement accordée aux francophones de la Province, et il était conscient de la demande d’un collège d’agriculture francophone qui venait d’être adressée à son ministre de l’Agriculture quelques jours auparavant. La promesse politique du Collège d’Alfred allait «couper l’herbe sous les pieds» de l’ACFO lors de ses visites dans ?la Belle Province?.
La province se devait de donner quelque chose aux francophones afin que William Davis puisse se présenter la tête haute pour parler aux Québécois de la façon que l’Ontario traitait sa population de langue française.

Ironie du sort, c’est le même Omer Deslauriers, qui assistait aux réunions du ?super-conseil’ des ministres en tant que président du CAFO (auquel le MAAO ainsi que bien d’autres ministères n’appartenaient pas) qui fut mandaté par Bill Davis pour ordonner au ministre de l’Agriculture d’annoncer dans les plus brefs délais la création d’un Collège agricole francophone en Ontario. Quelle que fut la réaction du ministre Henderson en apprenant la directive de son supérieur de la part de M. Deslauriers, la petite histoire ne le dit pas, quoiqu’on puisse très bien se l’imaginer!

Les conditions gagnantes

Comme Jean Poirier me le confiait: «Nous avions les quatre conditions gagnantes; nous avions un bon dossier, au bon moment, à la bonne place, et avec les bonnes personnes. Omer Deslauriers pouvait voir l’ouverture du Collège d’Alfred au bout du couloir, parce que les quatre portes gagnantes étaient grandes ouvertes. Le timing était parfait! Les francophones de l’Ontario n’auraient pas obtenu le Collège d’Alfred ni en 1979 ni en 1981! Les résultats des sondages de l’ACFO avaient des arguments assez pesants pour faire pencher la balance du côté des francophones de l’Ontario».
Afin de bien établir les fondations du collège, le Conseil des ministres de l’Ontario demanda une étude de viabilité pour le projet d’une école francophone de technologie agricole. Le Carillon du 15 décembre 1979 rapporte ceci:

«Le Conseil des ministres de l’Ontario a demandé au ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation de la province, en coopération avec le Conseil des affaires franco-ontariennes, d’entreprendre un sondage sur les besoins d’un collège d’agriculture, la demande chez les étudiants dans ce domaine d’études post-secondaires, et les possibilités d’établir cette école dans les locaux du centre de réhabilitation Champlain à Alfred».

Nous connaissons tous la suite! Même si le Collège d’Alfred n’est plus sous la juridiction du MAAO, il est encore une entité distincte et authentiquement francophone de l’Université de Guelph.

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