Volume 32 Numéro 08 Le 5 décembre 2014

Un jeu de carte dans le noir

Par Katherine Levac, chroniqueuse


CHRONIQUE – L’hiver arrive. Bientôt, les charrues vont passer. En se levant le matin, mon frère va être obligé de nettoyer la cour pleine de neige avec le tracteur, l’eau du puits va geler, mon père va sacrer. Voilà une caractéristique propre à tous les farmer : T’as beau être l’homme le plus doux de la terre, si l’eau gèle, ou qu’une chaîne pète, ou qu’une vache ne coopère pas, tu vas sacrer.

Y’en a qui sacre fort, pour que tout le monde le sache, d’autre qui vont murmurer, les dents serrées, pour eux-mêmes, d’autre qui vont se retenir longtemps, et péter une solide coche une fois de temps en temps. C’est correct, c’est accepté, c’est presque charmant. J’ai dit presque.

La fois où j’ai vu le plus de monde sacrer en même temps, mais sacrer pour de vrai, c’était à l’hiver 1998. Pendant la tempête de verglas. Quand l’hiver se pointe, je pense toujours à deux choses : Noël, et le verglas 98. Moi j’ai trouvé ça marquant, surtout pour les gens sur des fermes. Je sais que certains ont perdu énormément et qu’aux yeux de plusieurs, la tempête s’est rapidement transformée en tragédie. Cela dit, quand t’es enfant et que t’as des parents nice comme les miens, tu vois le monde avec des lunettes d’enfants, des lunettes roses.

C’est seulement plus tard dans ma vie que j’ai appris que le verglas, ça avait été un gros char de marde pour pas mal tout le monde. Sauf le monde de la ville. En même temps, sont pognés pour se chercher du stationnement jusqu’à la fin de leurs jours, y méritent bin ça.

Je sais qu’on a été obligé de faire venir une génératrice plus grosse que mon appart par train, qu’on a fait rouler ça avec le moteur du tracteur, qui lui, a décidé de rendre l’âme, que tout le monde était stressé, à boute… Pourtant, et j’ai presque honte de le dire, je garde un excellent souvenir du verglas 1998.

On était tous réunis chez mes grands-parents, il n’y avait pas d’école. On passait nos journées à patiner dans la rue et à boire des chocolats chauds au Quick en poudre, que veux-tu de plus?

Le meilleur moment, c’était pendant la traite. On coupait l’électricité de la maison pour la transférer à l’étable. Il faisait noir, on mangeait des sandwichs au jambon haché en jouant aux cartes à la chandelle. Je suis imbattable au 8, à la Bataille et au Trou de cul grâce au verglas. La nuit, je dormais sur un matelas dans la chambre de mes grands-parents et mon grand-père disant tout le temps « Moé j’ai vu bin pire que ça ». C’est vrai que dans vie, y’aura toujours pire.

Je sais pas ce qui va se passer cet hiver, sans doute que l’eau du puits va geler, que le char ne démarrera pas un matin, que les autobus scolaires ne passeront pas à cause de la neige et que les chats vont se tenir proche de la maison à cause du froid pour entrer en courant à chaque fois qu’on va ouvrir la porte. Pis là mon père va sacrer. Pis on va penser au verglas 98. Pis on va se dire qu’il y a pire. C’est ça l’hiver.

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