Le 17 mars 2005

Un ras-le-bol général: les agriculteurs ne croient plus aux promesses!

Par Chantal Quirion


De partout en Ontario, près de 5000 producteurs agricoles ont déferlé sur Queen’s Park le 2 mars dernier. « C’est la première fois que les agriculteurs sont aussi solidaires et aussi revendicateurs », affirme le président de l’Union des cultivateurs franco-ontariens (UCFO), Pierre Bercier. Armé d’une liste de mesures d’urgence, le rassemblement a fait connaître au gouvernement McGuinty les actions qu’il doit poser s’il veut d’un avenir pour l’agriculture en Ontario. « Les agriculteurs sont des joueurs important dans l’économie, il est temps qu’on le reconnaisse », a clamé le président des producteurs de porcs de l’Ontario, Larry Skinner.

En Ontario en 2003, les producteurs agricoles qui ne représentent qu’un tout petit 1,6% de la population ont généré des recettes monétaires de 8,5 milliards de dollars alors que la part des programmes gouvernementaux se chiffrait à 529 millions de dollars, soit environ 6,2% du revenu brut. En comparaison, ces programmes atteignaient 17,3% en Alberta et 12,5% au Québec.

Ils étaient donc réunis pour sensibiliser le gouvernement à leurs problèmes financiers et exiger des mesures immédiates d’aide. C’est bien la première fois en Ontario que les trois associations agricoles officielles, ainsi que le groupement des producteurs spécialisés unissent leur voix pour livrer un message unique. L’Union des cultivateurs franco-ontarien n’a pas hésité à appuyer cette coalition. Par ailleurs, Queen’s Park se souviendra qu’il n’avait encore jamais vu son sol foulé par une cohorte agricole.

Plusieurs des manifestants ont parcouru une longue route pour se rendre à Toronto à bord des autobus mis à leur disposition par la Fédération de l’agriculture de l’Ontario (FAO) qui chapeautait l’événement. Certains ont dû se faire remplacer sur la ferme et d’autres comme Jocelyn Levac, producteur laitier du comté de Prescott, était dans l’étable à 2h00 du matin pour avancer le travail avant l’heure du départ. Malgré la fatigue et les inconvénients occasionnés, lui et plusieurs de ses confrères de la production laitière étaient du voyage.

Sous gestion de l’offre ou pas, les agriculteurs sont essoufflés: « Cinquante-cinq pour cent des entreprises laitières au Canada ne rencontrent pas leurs coûts de production, affirme Pierre Bercier. Plusieurs fermes dit-il, sont appelées à disparaître s’il n’y a pas un soutien financier adéquat pour les aider à se conformer aux nouvelles normes environnementales. » D’emblée les producteurs se rangent du même côté que l’opinion publique qui veut que l’agriculture s’harmonise à la gestion de l’environnement. Toutefois, ils refusent que cette charge repose uniquement sur leurs épaules. Le gouvernement a une responsabilité là-dedans, disent-ils, et il doit s’impliquer au-delà de la somme de 20 millions qu’il a annoncé. C’est d’ailleurs l’une des requêtes qui figure sur la liste dressée par la coalition.

Mais la mise aux normes n’est pas la seule préoccupation des agriculteurs. Plusieurs gestes doivent être posés pour que l’agriculture demeure viable en Ontario. Notamment, on demande depuis plusieurs années des études d’impact et de viabilité sur lesquelles pourrait s’appuyer le gouvernement pour édicter et amender ses politiques agricoles. C’est d’ailleurs l’absence de tels outils qui justifie une autre demande des agriculteurs, soit le report de l’implantation de la ceinture verte.

La promesse a été faite que des études seraient commandées mais il n’y en a toujours pas affirme Réjean Pommainville, directeur régional de la FAO pour le comté de Russell, qui estime qu’il s’agit là d’une condition élémentaire à l’établissement d’un plan d’action. « Il n’y a pas de vision agricole en Ontario, dit-il. Au Québec, les agriculteurs ont plus de soutien parce que cette province a décidé d’une orientation en visant l’autosuffisance sur le plan alimentaire.» Cette grave lacune a d’ailleurs été relevée par l’orateur Martin Lang, un producteur de grandes cultures du comté de Glengarry « Quel est le problème de notre gouvernement pour qu’il n’arrive pas à traiter ses agriculteurs aussi bien que le Québec le fait pour les siens’ »

Ce peu de soutien s’explique tout autant par le manque de vision que par le manque de leadership politique fort, affirme le président de l’UCFO, Pierre Bercier: « Ça nous prendrait un ministre de l’agriculture de la trempe de Jean Garon au Québec ou de d’Eugene Whelan au fédéral. Des ministres qui ont laissé leur marque, des hommes qui ont déployé toute leur ardeur à faire avancer l’agriculture. Je ne veux cependant pas nier que Steve Peters malgré le fait qu’il est un très jeune député connaît parfaitement bien ses dossiers ».

Le ministre actuel de l’agriculture et de l’Alimentation en Ontario, Steve Peters dit qu’il a pris bonne note des allocutions prononcées en cette journée. C’est donc dire qu’il n’a pu échapper à la colère des producteurs de grandes cultures et au désabusement des producteurs de tabac qui attendent encore l’aide promise pour se convertir à d’autres cultures. Épaulés par la coalition, ces derniers exigent que le gouvernement tienne ses promesses. Le Ministre de l’agriculture a été à même de constater que les agriculteurs refusent d’être plus longtemps confinés au rôle d’enfant pauvre dans les budgets, pas plus qu’ils ne sont en moyen de défrayer les coûts engendrés par les nouvelles réglementations qu’on leur impose.

Ce fut aussi un percutant appel à la solidarité véhiculé dans l’ensemble des discours, auquel les manifestants ont répondu de façon unanime et engagée. Malgré de nombreuses pancartes affichant « No future », certains ne s’avouent pas encore vaincus: « C’est mon travail et je refuse de penser qu’il n’y a pas d’avenir pour mes enfants en agriculture », a déclaré le président de l’Association des producteurs de cerfs et de wapitis de l’Ontario, Bill Topp.

C’est au président de la Fédération d’agriculture de l’Ontario, Ron Bonnett qu’est revenu le mot de la fin. Le président au ton fougueux a ravi les troupes: « L’agriculture est importante parce qu’elle fournit la nourriture à tous ceux qui doivent manger dans ce pays, a-t-il dit. Mais où est le plan’ a-t-il demandé. On ne fait que couper, couper et encore couper! Dorénavant, il nous faut être une seule voix! ».

Des tracteurs encerclaient le parlement, des pancartes étaient brandies et des slogans étaient scandés mais la manifestation s’est déroulée dans les règles du civisme le plus absolu. Les forces policières et les agents de sécurité déployés en grand nombre n’ont eu en aucun cas à intervenir.

Il est fort à parier que la manifestation aurait été encore plus « chaude » si les manifestants avaient su qu’au moment même où ils étaient massés devant le parlement, un juge fédéral du Montana émettait une injonction temporaire pour suspendre la réouverture des frontières américaines aux bovins canadiens. Mais voilà, la nouvelle n’est parvenue que pendant le trajet du retour.

On constate cependant que cette manifestation a déjà commencé à porter fruit puisque le 8 mars, le gouvernement de l’Ontario a annoncé que les agriculteurs n’auront pas à payer les frais liés à l’obtention permis pour le captage d’eau. C’est là une réponse favorable à l’une des requêtes exprimées le 2 mars dernier.

Plusieurs députés provinciaux se sont mêlés aux manifestants pour recueillir les propos de leurs commettants. On y a remarqué, entre autres, le chef du parti néo-démocrate, Howard Hampton, le député conservateur John Baird et le député de Glengarry-Prescott-Russell, Jean-Marc Lalonde. Ce dernier a affirmé que la manifestation « envoyait un bon message ».

Pour sa part, Tom Manley, porte-parole officiel pour l’agriculture et l’alimentation du Parti Vert du Canada, a indiqué qu’il est venu pour appuyer les agriculteurs dans cette démarche et bien qu’il se sente de tout c’ur avec eux, la liste de demandes proposée par la coalition ne constitue à ses yeux qu’un pansement auquel on devrait substituer une réforme en profondeur. Rien, dit-il, n’empêche que tous les secteurs de production s’inscrivent dans le système de la gestion de l’offre. « Nous produirions probablement moins mais nos agriculteurs s’en porteraient sûrement mieux. »

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