Volume 37 Numéro 8 - Le 6 mars 2020

La main-d’oeuvre étrangère arrivera-t-elle ?


Juilson Reyes et Fredy sont parmi les 45 000 travailleurs étrangers temporaires qui viennent au Canada chaque année. Photo : Archives Agricom, Isabelle Lessard

Par Roxanne Lormand
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L’arrivée des travailleurs étrangers temporaires suscite beaucoup de questions depuis les dernières semaines avec les mesures de confinement mises en place pour tout Canadien revenant de l’étranger. Le premier ministre Justin Trudeau, a par contre rassuré les producteurs et commerçants qu’il ne devrait pas y avoir de problème si les travailleurs effectuaient une quarantaine obligatoire de 14 jours à leurs arrivées au pays. Également, il a souligné que les travailleurs qui présenteraient des symptômes ne pourraient pas monter à bord des avions pour arriver au Canada. Toutefois, les communications avec les producteurs ne sont pas claires et plusieurs vivent dans l’incertitude depuis.

Au Canada, c’est plus de 45 000 emplois qui sont comblés en moyenne chaque année par des travailleurs étrangers temporaires (TET). Selon les dernières données de Statistiques Canada, c’est plus de 41 600 emplois dans le domaine agricole qui sont comblés, soit plus de 92 % des TET qui se retrouvent en agriculture. Les cultures en serre et les productions de fruits et légumes ont besoin à eux seuls plus de la moitié de ces travailleurs. L’exploitation de certaines entreprises est cruciale. C’est le cas pour Michel Deschatelets de Leisure Farms qui attend trois vagues de travailleurs étrangers temporaires cette année pour l’aider dans ses cultures. L’entreprise maraîchère produit fruits et légumes depuis 38 ans et emploi des TET depuis plus de 16 ans maintenant.

« Normalement mes premiers travailleurs arrivent du Mexique autour du 24 avril », explique Michel aussi connu sous le nom de Mitch Deschatelets. Il souhaite mettre l’emphase sur sa production et son entreprise qui ont remarquablement agrandies depuis qu’il embauche des TET.

« C’est eux qui créer beaucoup d’emplois pour les Canadiens. J’ai besoin de gens pour la plantation et les récoltes, mais pas pour les ventes et d’autres postes par exemple […] depuis qu’on a commencé à embaucher des travailleurs on peut embaucher plus de gens d’ici pour d’autres postes », souligne Mitch dont l’entreprise a bonne réputation dans le Nord de l’Ontario.

Aucun changement ne sera fait encore dans son plan de production même si le printemps est plus rapide selon lui, car il ne pourra pas avoir de TET plus vite. « Ça apporte beaucoup d’incertitudes, car on ne sait pas à quoi s’attendre, mais on fait notre possible. » Quant à la possibilité d’embaucher des Canadiens, le producteur n’est pas fermé à l’idée si les TET ne viennent pas, mais souligne que ce n’est pas tout le monde qui voudra travailler dans les champs et il a peur que si la situation se résorbe, les travailleurs puissent l’abandonner en pleine saison de récolte pour retourner à leur emploi précédent. « On ne peut pas risquer de perdre les gens en plein milieu de la récolte », décrit Mitch.

À la Ferme d’Orléans (Orleans Fruit Farm) dans l’Est ontarien, Alexandre Henri détaille qu’ils embauchent environ une douzaine de TET chaque année. « Certains des travailleurs sont fidèles avec nous depuis plus de 12 ans maintenant […] ils viennent tous du Mexique », témoigne-t-il.

Leurs premiers travailleurs étaient prévus d’arriver le 8 avril prochain, mais Alexandre explique qu’ils n’ont eu encore aucune nouvelle à propos. « En ce moment, on est encore optimiste pour croire qu’ils vont pouvoir venir. Il faudra sûrement qu’ils fassent une quarantaine à leur arrivée et on s’arrangera pour le faire. »

« Sinon on commence la semaine prochaine avec des amis. » Heureusement, ils peuvent compter sur le support de membres de la famille et d’amis de la communauté pour l’instant pour aider lors de la plantation. « Le gros problème, ça va être si on ne les a pas pour la récolte [les TET] », s’inquiète-t-il.

« C’est loin, mais pas loin. »

« On se prépare aussi dans l’éventualité qu’il faudra aussi limiter les contacts, car nous on vend tout à la ferme donc on pense déjà à développer d’autres techniques et d’autres méthodes », confie également Alexandre.

En Ontario c’est près de 22 000 travailleurs qui viennent chaque année pour aider la province. D’autres secteurs que la production maraîchère requièrent aussi leurs services.

D’autres défis pour la production laitière

Philippe Etter, producteur laitier de Sarsfield, peut quant à lui déjà compter sur l’aide de deux TET pour l’aider dans les tâches quotidiennes de la ferme. Ses travailleurs du Guatemala étant arrivés bien avant la crise du coronavirus, il se considère chanceux, mais explique tout de même sa situation : « Leurs visas expirent le 1er juin et j’ai normalement deux autres travailleurs qui vont venir les remplacer. Nous sommes toutefois dans l’incertitude pour l’instant malgré que le programme est maintenu. »  L’absence de ces travailleurs pourrait bien causer des maux de tête à plusieurs producteurs laitiers qui ont peine à trouver de la main-d’œuvre canadienne.

Philippe Etter, producteur laitier de Sarsfield, embauche deux travailleurs étrangers temporaires pour l’aider dans ses tâches. Sur la photo on voit Philippe Etter (à gauche) accompagné de Juilson et Fredy. Photo Archives Agricom, Isabelle Lessard

Pour Marc Quesnel de Moose Creek, aussi producteur laitier, la réalité change également. Marc formule que les mesures sont resserrées à la ferme. « Même nos experts-conseils travaillent par téléphone, photos, textos, courriels autant que possible et ne viennent plus à la ferme […] on se trouve des nouvelles façons de travailler, car on ne veut pas les avoir chez nous et eux non plus. »

 « Les chambres à lait doivent aussi être maintenant désinfectées avant et après la visite du camionneur pour éviter tout risque de contamination », raconte aussi Marc Quesnel expliquant que cette nouvelle mesure récente a été mise en place par DFO (Dairy Farmers of Ontario).

De plus, dans le monde de la production laitière les producteurs s’inquiètent de devoir jeter du lait si une baisse du quota survient puisque la demande a baissé en raison des restaurants, écoles et garderies qui sont fermés. En Ontario, s’il y a purge, DFO a déjà annoncé qu’ils vont payer quand même la quantité de lait produit. Ils n’ont toutefois pas précisé si le secteur biologique pourrait être aussi affecté. Au Québec, Les Producteurs de lait du Québec ont déclaré « qu’une baisse nette de la demande se faisait sentir » durant la dernière semaine. Le comité de quota P5 doit se réunir ce vendredi 3 avril et faire des recommandations à ce sujet.

Rencontre virtuelle de la NOFIA

Dans une rencontre téléconférence virtuelle présentée par La Northern Ontario Farm Innovation Alliance (NOFIA), le 2 avril dernier les diverses préoccupations de producteurs du Nord ontarien ont été abordées. Certains agriculteurs et maraîchers ne sèmeront peut-être pas toutes leurs productions comme à la normale, s’ils ne peuvent savoir s’ils auront la main-d’œuvre pour récolter. Un climat d’incertitude règne partout en province.

Subséquemment, de nouveaux marchés arrivent et prennent place partout en province. Il y a présentement une vague d’achat en ligne et le commerce de la viande, des œufs, des fruits et des légumes n’aura jamais été aussi stupéfiant. « Les gens ont compris qu’ils doivent rester à la maison et profitent maintenant de pouvoir faire leur épicerie en ligne », rapporte Marc Dumont notre correspondant pour le Nord ontarien.

Une autre préoccupation exposée par les producteurs et fermiers du Nord est l’approvisionnement des pièces et accessoires. Certains disent éprouver des difficultés à obtenir des pièces de machineries pour effectuer des réparations ou encore pour mettre à niveau les équipements avant les semis du printemps. Du côté des intrants, engrais et semences pour ce printemps il n’y a toutefois aucun problème, puisque ces produits semblent tous déjà sur place dans les coopératives et autres, prêts pour les producteurs qui en auraient besoin depuis déjà un bon moment avant la crise actuelle de la COVID-19.

Bref, bien que les entreprises du secteur de l’agriculture soient considérées comme un « service essentiel », plusieurs se retrouvent avec de nombreuses contraintes et vivent dans l’incertitude comme tous les Canadiens en ce temps de pandémie sans précédent.

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