La ferme est aujourd’hui en grande partie aux commandes de Jeffrey et Jonathan, tous deux diplômés du Collège d’Alfred. Leur père Denis, 68 ans, voit s’approcher avec fierté le moment où il leur aura complètement transmis ce qu’il a bâti avec eux.
La ferme a beau avoir des origines irlandaises, ici, on s’exprime aussi bien en français qu’en anglais.
Nous sommes sur le chemin Canaan, dans l’est d’Ottawa. En cet après-midi d’hiver, Denis Morris et ses fils m’accueillent avec un large sourire. Malgré le froid mordant, ils sont prêts à me faire visiter leur ferme laitière de plus de 100 vaches et leur flotte agricole qui leur permet de cultiver près de 675 acres de terres.
Autour de la cour, plusieurs bâtiments rouge écarlate se dressent, ponctués de silos massifs qui ressemblent à des tours de guet veillant sur les champs enneigés. En traversant la cour en direction de l’étable principale, Denis Morris évoque un épisode récent qui a marqué la ferme. Le derecho de 2022 a frappé Morrisbel de plein fouet, des vents destructeurs causant des dommages évalués à plusieurs millions de dollars.
«Ç’a été dévastateur», résume-t-il. Quatre ans plus tard, la ferme a retrouvé sa stabilité. Les bâtiments ont été réparés, les opérations réorganisées. «On s’en est bien sorti au final», ajoute-t-il au moment d’entrer dans le bâtiment qui abrite les vaches laitières.
La ferme Morrisbel, à Sarsfield, dans l’est d’Ottawa, exploite un quota de 165 kg de matière grasse par jour.
PHOTO : Marc-Olivier Bisson
Origines irlandaises
Aux murs du bureau à l’entrée de l’étable, des photos illustrent l’histoire de la ferme depuis la fin des années 1940. «La famille Morris est installée dans l’Est ontarien depuis 1845», raconte Denis. Arrivés d’Irlande, ses arrière-grands-parents se sont établis sur des terres cédées par la Couronne.
Sur ce site du chemin Canaan, le lot est acheté par son grand-père en 1948, repris par son père en 1954, puis par Denis en 1987. Aujourd’hui, la quatrième génération est bien en selle.
Une transition qui tire à sa fin
À l’étable, les vaches mangent tranquillement pendant que le robot d’alimentation fait sa tournée. Denis se met en retrait, laissant Jeffrey et Jonathan répondre aux questions.
Depuis 2015, les deux frères sont partenaires au sein de l’entreprise familiale, chacun détenant 25 % des parts. Une structure pensée pour préparer la relève sur le long terme, mais qui, sur le terrain, se traduit également par une redistribution claire des responsabilités.
L’alimentation et la traite des vaches sont robotisées. Les vaches ne s’en plaignent pas!
PHOTO : Marc-Olivier Bisson
«Chacun a son rôle», dit Jonathan, qui s’occupe de la régie du troupeau et l’alimentation des animaux. Jeffrey est responsable des champs, de la machinerie et de la planification des travaux.
Morrisbel détient aujourd’hui un quota de 165 kg de matière grasse par jour, qu’elle remplit avec un peu plus d’une centaine de vaches laitières en lactation. Près de 675 acres de terres sont cultivées annuellement, principalement en maïs, foin et soya.
À 68 ans, Denis Morris s’occupe encore des livres, de la planification des champs et donne son avis lorsque vient le temps de trancher.
«Je suis rendu dans un rôle de conseiller sénior, dit-il avec une certaine quiétude. Quand on est arrivé avec la technologie, je la connaissais moins, ou pas du tout. Mes gars me disaient carrément de ne pas y toucher!», confie-t-il en riant.
Le transfert de l’entreprise, enclenché en 2015, devait s’échelonner sur une dizaine d’années. Il a été bousculé en 2021, avec le décès de Claudette, l’épouse de Denis, emportée par un cancer à 63 ans. «Je pensais transférer sa part aux gars tout de suite, mais j’ai dû la reprendre. Ça a ralenti les choses un peu», explique Denis.
Aujourd’hui, Denis Morris souhaite voir l’aboutissement du transfert. «J’espère en être sorti d’ici un an, avant mes 70 ans», dit-il. Non pas pour partir complètement, mais pour laisser à ses fils tout l’espace pour diriger la ferme qu’ils font déjà fonctionner au quotidien.
L’étable laitière est conçue pour accueillir jusqu’à 200 vaches.
PHOTO : Marc-Olivier Bisson
Une relève qui pense déjà plus loin
La discussion se poursuit dans un hangar où la machinerie est alignée pour la prochaine saison.
Jeffrey et Jonathan sont revenus à la ferme au début des années 2000, après des études au Collège d’Alfred.
Pour Jeffrey, diplômé en 2002, le passage par le collège allait de soi. «Le diplôme ouvre des portes, même si on apprend surtout sur la ferme», dit-il.
Jonathan, revenu à la ferme en 2003, n’a jamais vraiment envisagé autre chose. «Je ne me rappelle pas avoir pensé à d’autres options, confie-t-il. Je voulais être fermier, je voulais reprendre la ferme». Avec le recul, il n’a aucun regret.
Jonathan observe déjà ses propres enfants avec un regard semblable à celui que son père posait autrefois sur lui.
«Mes fils veulent reprendre la ferme. Ils sont convaincus de ça, plus jeunes que nous l’étions, Jeffrey et moi», dit-il en souriant. Son aîné, âgé de 16 ans, commence tranquillement à prendre des responsabilités. «Il coupe l’herbe, il connaît les alarmes, on se parle par FaceTime s’il y a un problème. Même des tâches simples, ça compte.»
«Si on veut que les jeunes aient une place, dit Jonathan, il va falloir planifier, voir si on peut s’agrandir ou se diversifier. Ce n’est pas facile avec le quota, alors on reste à l’affût des occasions. Mais la grange est bonne pour recevoir 200 vaches.»
Quand Denis aura cédé toutes ses parts, ses fils continueront à lui faire une place. «Au début, on faisait les tâches qu’il n’avait pas le temps de faire, raconte Jeffrey. Aujourd’hui, c’est souvent lui qui nous aide avec ce qu’on n’a pas le temps de couvrir.»
À Morrisbel, transmettre l’entreprise ne signifie pas partir. Cela veut plutôt dire apprendre à changer de place, pendant que la relève, elle, apprend à prendre la sienne.
Ce reportage a été réalisé avec une aide financière de Financement agricole Canada.