le Vendredi 19 juin 2026
le Jeudi 18 juin 2026 18:34 Vie rurale

Halte aux drones : inquiétudes sur le tracé du TGV

Photo d'illustration.
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Des drones qui apparaissent à la tombée de la nuit, jusqu’à sept à la fois, survolent depuis une dizaine de jours des terres agricoles situées sur le corridor potentiel du projet Alto. Des producteurs concernés dénoncent un manque de transparence.

Halte aux drones : inquiétudes sur le tracé du TGV
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Depuis le début du mois de juin, plusieurs agriculteurs de l’Est ontarien affirment avoir observé des drones au-dessus de leurs propriétés. Les témoignages recueillis à Saint-Isidore et Saint-Bernardin décrivent des scènes similaires : des appareils visibles en soirée, effectuant des allers-retours à haute altitude au-dessus de terres situées sur le tracé envisagé du futur train à grande vitesse.

Pour Karine Bercier, copropriétaire de Fermes Agriber à Saint-Isidore, la situation est devenue source d’anxiété. « C’est très angoissant, affirme-t-elle. Quand on les voit revenir au-dessus des mêmes terres soir après soir, on se pose des questions. On se demande pourquoi ils ont besoin de revenir encore et encore. »

L’agricultrice raconte avoir aperçu jusqu’à sept drones simultanément dans le secteur, les 8 et 9 juin. D’autres producteurs de la région de Saint-Eugène, Rigaud et Pointe-Fortune lui avaient déjà signalé des observations semblables quelques semaines auparavant. « Jusqu’à ce qu’on le vive chez nous, on ne réalise pas à quel point c’est agressant. On finit par se questionner sur les véhicules qui passent devant la maison, sur ce qui se passe autour de nous. Ça crée beaucoup d’inquiétude. »

Face à la répétition des survols, Karine Bercier a finalement communiqué avec la police. « Je voulais m’assurer que ce n’était pas n’importe qui qui opérait ces drones. Si les appareils sont enregistrés et que les opérateurs ont toutes les autorisations nécessaires de Transports Canada, c’est une chose. Mais si ce n’est pas le cas, c’en est une autre. »

Elle attend toujours des précisions sur la légalité des vols observés. L’agricultrice souligne qu’elle ne remet pas en question l’utilisation des drones en soi, mais plutôt l’absence d’information entourant leur présence. « On se fait dire qu’il n’y a pas de vols la nuit, pourtant on les voit. Si ce n’est pas Alto, alors qui est-ce? »

Selon elle, l’incertitude contribue à alimenter le stress déjà ressenti par plusieurs producteurs concernés par le projet de train. « Les agriculteurs travaillent déjà sous beaucoup de pression. Là, on a des gens qui ne dorment plus et qui regardent le ciel le soir. Ça a un impact sur la santé mentale. »

Éric Levac a aperçu des drones au-dessus de sa ferme à Saint-Bernardin, les 8, 9 et 13 juin.

PHOTO : COURTOISIE

Légal à certaines conditions

À Saint-Bernardin, le producteur de poulets et de grandes cultures Éric Levac rapporte lui aussi avoir aperçu des drones les 8, 9 et 13 juin. « J’en ai vu sept en même temps. Ils étaient à différents endroits, à une altitude assez élevée, et ils faisaient des va-et-vient au-dessus du corridor. »

Sa première réaction a été de vérifier si ces vols étaient conformes à la réglementation. « Je me suis demandé si c’était légal. D’après ce que j’ai compris, ça l’est si le pilote est certifié et si le drone respecte certaines conditions. Mais lorsqu’un comportement devient répétitif et agressif, c’est autre chose. »

Éric Levac a alors tenté d’obtenir des réponses directement auprès d’Alto par l’entremise du réseau social X. « J’ai demandé si des drones survolaient les propriétés la nuit. On m’a répondu que non, sauf dans des circonstances exceptionnelles. J’ai ensuite demandé spécifiquement si des drones avaient survolé ma propriété les 8 et 9 juin vers 22 h 30. On m’a répondu encore une fois qu’Alto ne fait pas voler de drones la nuit. »

Ces réponses n’ont toutefois pas dissipé ses interrogations. « Si ce ne sont pas des drones d’Alto, il faut savoir à qui ils appartiennent. Mais si ce sont des drones liés au projet, pourquoi ne pas simplement le dire? »

Pour plusieurs producteurs, la question des drones s’inscrit dans un contexte plus large de méfiance envers le projet Alto. Karine Bercier affirme avoir récemment été contactée afin d’autoriser l’accès à certaines de ses propriétés pour la réalisation d’études. « On nous demande de collaborer, mais depuis des mois nous posons des questions sur la nécessité du projet, son coût, ses impacts sur les communautés rurales et les terres agricoles. Les réponses qu’on reçoit sont très génériques. »

Elle estime que les survols nocturnes, réels ou présumés, ne contribuent pas à améliorer les relations entre les agriculteurs et les promoteurs. « Des affaires comme ça n’aident pas à bâtir la confiance. Au contraire. »

Le spectre de l’expropriation

Selon elle, les producteurs demeurent particulièrement préoccupés par les conséquences potentielles du projet sur les terres agricoles. « On parle constamment de sécurité alimentaire. Au Canada, seulement environ 5 % du territoire est constitué de terres agricoles productives. Une fois qu’on les perd, on les perd pour toujours. »

Chez plusieurs agriculteurs, les drones ravivent également les craintes entourant d’éventuelles expropriations. « Quand on voit ces appareils au-dessus de nos terres, on se demande s’ils sont en train de préparer le tracé final », confie Karine Bercier.

Même son de cloche chez Éric Levac. « Le vrai cauchemar, c’est le projet lui-même. Les drones, c’est une chose. Mais derrière ça, il y a la possibilité d’expropriations, de pertes de terres agricoles et même de résidences. »

Le producteur rappelle que sa famille est établie sur sa ferme depuis plusieurs générations. « Mes enfants ont grandi ici. Quand on pense qu’un projet comme celui-là pourrait un jour nous forcer à quitter, c’est extrêmement préoccupant. »

Malgré leur opposition au projet, les deux agriculteurs affirment qu’une meilleure communication permettrait au moins d’apaiser certaines tensions. « S’ils doivent utiliser des drones, qu’ils nous le disent clairement, soutient Éric Levac. Qu’ils nous expliquent quand ils vont voler, pourquoi ils le font et ce qu’ils cherchent à mesurer. »

Karine Bercier partage le même souhait. « Le respect et la confiance aideraient énormément. Mais pour avoir confiance, il faut de la transparence. »

En attendant d’obtenir davantage de réponses, les producteurs concernés continueront de surveiller le ciel. Dans les communautés rurales traversées par le corridor potentiel d’Alto, les drones sont devenus plus qu’un simple outil technologique. Ils incarnent désormais les inquiétudes, les frustrations et les nombreuses questions qui entourent un projet appelé à transformer durablement le paysage agricole de l’Est ontarien.