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le Lundi 1 Décembre 2025 10:50 Gens d'ici

Là où la terre ne dort jamais

En sept ans, la demande pour la semence d’engrais verts au Centre de criblage Bercier a plus que triplé, signe d’un virage durable chez les producteurs locaux. — PHOTO : Marc-Olivier Bisson
En sept ans, la demande pour la semence d’engrais verts au Centre de criblage Bercier a plus que triplé, signe d’un virage durable chez les producteurs locaux.
PHOTO : Marc-Olivier Bisson

Connaissez-vous les engrais verts, ces cultures qu’on ne récolte jamais, mais qui font beaucoup de bien à la terre? À Saint-Isidore, le Centre de criblage Marc Bercier en a fait une spécialité. Visite guidée avec Guillaume Bercier.

Là où la terre ne dort jamais
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Quand j’arrive au Centre de criblage Marc Bercier, Guillaume et sa conjointe Karine m’accueillent avec un sourire franc. À peine le temps d’enfiler des bottes, on m’entraîne dans une visite guidée de l’entreprise familiale est-ontarienne, rendue à sa 4e génération. Je croyais venir voir une ferme; je découvre plutôt une cathédrale de métal et de semences.

Dans les installations qui servent à nettoyer et ensacher les semences, les murs disparaissent derrière des montagnes de sacs. Même immobiles, les tuyaux et les trémies imposent leur présence silencieuse.
 
«Et encore, c’est vide comparé à d’habitude, lance Guillaume en passant la main dans une caisse d’avoine. À certains moments, l’entrepôt est carrément rempli.» 
 
Devant un bac de minuscules semences de radis, il me glisse une poignée. Plus petites que des grains de poivre. «Ça, ça peut décompacter un sol au complet», dit-il.
 
Décompacter? Pour mieux comprendre, on ira au champ pour en voir la version adulte.

Le rendement agronomique de chacun des champs est consigné sur des cartes en couleur. 

PHOTO : Marc-Olivier Bisson

Une forteresse de silos

En sortant de l’usine, la ferme change brusquement d’échelle. Une rangée de silos forme un mur compact autour de la cour, haut et serré comme les tours de guet d’une forteresse.
 
Guillaume nous conduit ensuite vers un garage à la porte gigantesque. Dès qu’elle s’ouvre, une moissonneuse-batteuse occupe presque tout l’espace, massive, anguleuse, intimidante. On dirait un char d’assaut. 
 
«Ça peut valoir jusqu’à un million de dollars», révèle Guilaume.
 
Combien de personnes faut-il pour manœuvrer un monstre pareil? «Une seule. Et parfois personne. Le GPS fait le travail», dit-il, précisant qu’en autoguidage avec GPS, l’opérateur a les mains libres. 
 
Il fouille un coin du garage et revient avec un iPad couvert de poussière, cabossé comme s’il avait traversé chaque champ de la ferme.
 
«Toute notre ferme est là-dessus: chaque acre, chaque rendement, chaque année. Quand une parcelle performe mal deux ou trois ans de suite, on le voit immédiatement.»
 
Sur l’écran, un champ apparaît, découpé en zones de couleurs. Une carte thermique de la rentabilité agricole.
 
«Acheter une terre, c’est trop cher, explique Guillaume. Agrandir une ferme n’est plus aussi facile qu’avant. Aujourd’hui, le but pour les agriculteurs, c’est d’agrandir par en dedans. On maximise ce qu’on a, pour rentabiliser les parcelles de terre que nous exploitons déjà. »

Les radis fourragers utilisés en engrais vert, comme celui-ci arraché sous la neige, décompactent naturellement le sol et améliorent la santé des champs pour la saison suivante. 

PHOTO : Marc-Olivier Bisson

Un champ qui ne dort jamais

On embarque dans la voiture de Guillaume, en direction d’une parcelle de terre de l’entreprise familiale Ferme Agriber Inc., à quelques minutes de l’usine de criblage.
 
«Les engrais verts, on les a testés nous-mêmes avant de les vendre. Ça donne une certaine garantie aux producteurs.»
 
La discussion dévie vers les généreux programmes québécois pour les pratiques agroenvironnementales.
 
«Ah ça, oui. Au Québec, tu donnes ta facture de semences d’engrais verts et ils te remboursent. Ici? Beaucoup de paperasse, et un programme une année, rien l’année suivante. Les producteurs le font par conviction. Mais ça s’en vient. Les gens comprennent de plus en plus les bénéfices de faire une culture végétale sur leurs terres.»
 
On arrive sur la parcelle de terre. Les couleurs tranchent avec le paysage. Malgré la neige de novembre, un tapis végétal vert pâle couvre encore le sol, comme si la culture refusait de céder sa place à l’hiver. Ce sont des engrais verts, qu’on appelle aussi culture de couverture. 
 
En marchant, nos bottes s’enfoncent légèrement dans la terre spongieuse, un sol étonnamment souple pour la saison. Guillaume s’accroupit, repousse la couche de résidus végétaux, puis plonge la main dans le sol humide.
 
Il en ressort un radis fourrager gros comme mon avant-bras, strié de neige et de terre noire. La différence entre la graine minuscule vue plus tôt et cette racine massive est frappante. C’est là qu’on comprend ce que Guillaume veut dire par «décompacter». Ce radis-là n’est pas une culture: c’est un outil. Il casse, ouvre, nourrit. En plein automne, il prépare déjà le sol pour le printemps suivant.

La Ferme Agriber inc. s’étend sur plus de 3000 acres autour de Saint-Isidore, dans l’Est ontarien.

PHOTO : Marc-Olivier Bisson

Pour des sols résilients

De retour au centre, on retrouve Marc Bercier dans l’entrepôt, en train de déplacer des sacs de pois fourragers en provenance de la Saskatchewan. 
 
Le père de Guillaume résume d’un ton calme ce que je viens d’observer sur le terrain. «Les engrais verts, c’est de la résilience. Moins d’érosion, plus de matière organique, un sol qui respire mieux.» 
 
Guillaume renchérit, précisant que la couverture végétale n’est pas un miracle, mais un outil qui capte les nutriments, réduit les besoins en engrais synthétiques, réduit l’émission des gaz à effet de serre et améliore la structure du sol au fil des années.
 
En semant des végétaux au lendemain d’une récolte de blé ou de soya, par exemple, le sol est protégé jusqu’au printemps prochain. Les vers de terre et les micro-organismes du sol s’en portent mieux. Dans ce sol vivant, les prochaines cultures donneront plus de rendement.  
 
En 2018, les semences d’engrais verts représentaient à peine 8% du chiffre d’affaires du centre de criblage. En 2025, c’est près de 29%. 
 
Moins de champs labourés et laissés à nus pour l’hiver. Plus de verdure, plus de vie, même sous la neige. Grâce aux Bercier et à ceux qui adoptent les engrais verts, la terre ne dort vraiment jamais. 
 

Ce reportage a été réalisé en partenariat avec Le Droit, avec une aide financière de Financement agricole Canada.