Pour Mathieu Lipari, gestionnaire de projets auprès de Gestion agricole du Canada (GAC), la relève se trouve au confluent de deux situations adverses: la hausse de la valeur des terres et l’absence de projet de relève des agriculteurs établis. « À l’heure actuelle, seulement 12% des agriculteurs au Canada ont un plan de relève en place, et 13% supplémentaires y travaillent. Cela signifie que 75% des fermes canadiennes se trouvent dans l’incertitude, ce qui est une source majeure de stress, tant pour la génération actuelle que pour la relève. »
Mathieu Lipari estime que 50 milliards de propriétés agricoles changeront de mains au Canada d’ici 10 ans.
Il faut qu’on se parle
Or, selon les statistiques citées par GAC, l’âge moyen des propriétaires d’entreprises agricoles est de 57 ans. « Ça signifie que d’ici 10 ans, on assistera au transfert de propriétés d’une valeur de 50 milliards », indique M. Lipari. « Le transfert est un processus qui peut être long et complexe, d’où l’importance de prévoir et d’en parler tôt. »
Pour certains, il va de soi que les enfants vont reprendre les affaires. La réalité est que parfois, sur trois enfants, un seul est intéressé. Si on lui cède la ferme familiale, que fait-on pour être équitable avec les deux autres?
D’ailleurs, chacun voit les choses différemment. Pour certains, la retraite signifie de passer le flambeau, tandis que d’autres voudront garder un rôle, peut-être même un pouvoir de décision quant à la gestion de la ferme par les enfants. « Quand on s’est investi monétairement et émotionnellement dans la ferme familiale toute sa vie, il peut être inquiétant de voir la relève arriver avec de nouvelles idées ou de nouvelles technologies. Il faut apprendre à donner sa place sans perdre sa place », cite l’expert.
Du reste, ouvrir les livres et parler d’argent avec sa progéniture peut être délicat. Par contre, le faire peut permettre à la relève d’avoir un portrait plus réaliste de la situation financière de l’entreprise.
Pas demain… Aujourd’hui
Le thème de cette année est « L’avenir, c’est maintenant » – un rappel que chaque pas posé aujourd’hui contribue à assurer des fermes fortes et résilientes pour demain.
Selon Mathieu Lipari, l’élément clé, c’est une planification proactive dès maintenant afin de réduire, voire d’éliminer, les incertitudes futures.
« Plutôt que de se concentrer sur ce qui ne se fait pas, la Journée ARA vise à célébrer les progrès réalisés par les agriculteurs canadiens et à rassembler le milieu afin de motiver les producteurs à amorcer, reprendre et poursuivre leur démarche de transfert de ferme, notamment en partageant des histoires de réussite, des conseils et les ressources disponibles », dit-il.
Luc Gagné croit qu’il faut commencer très tôt l’intégration des jeunes dans l’opération de la ferme.
Au Groupement de gestion agricole de l’Ontario, l’agronome et conseiller en gestion d’entreprises agricoles, Luc Gagné souligne que lorsqu’il a commencé dans le métier il y a 30 ans, de nombreuses fermes avaient changé de mains et devenaient la propriété d’agriculteurs et d’éleveurs trentenaires. Ce sont ceux qui, aujourd’hui, entreprennent des démarches pour confier l’entreprise à la relève.
« À l’époque, on procédait au transfert de la ferme tandis qu’aujourd’hui, on voit davantage une intégration graduelle de la relève. Les fermes autrefois petites ont grossi, on est passé de 30 à plus de 200 vaches dans certains cas, on a acquis des terres voisines, de l’équipement de pointe, on gère des employés espagnols, il y a plus de paperasse administrative que jamais… On ne doit pas s’attendre à ce que la relève ait tout compris rapidement. » Il faut aussi leur laisser de la place pour s’épanouir dans la ferme et leur donner confiance.
Commencer tôt
Lors de ses rencontres avec la relève et les cédants, Luc Gagné rappelle qu’il y a trois étapes à la passation d’une entreprise: « Il y a le transfert des avoirs, celle des pouvoirs et celle du savoir. La première est la plus facile, on aligne des chiffres. La seconde est plus difficile parce qu’on se sépare de son bébé et certains sentent qu’ils perdent leur rôle dans la société. Et le transfert du savoir est capital, mais les parents ne sont pas tous pédagogues », souligne-t-il.
La clé du succès selon lui est de commencer tôt à intégrer les enfants dans l’apprentissage du métier et le processus décisionnel. « Un enfant qui entend souvent ses parents se plaindre des journées difficiles n’aura pas envie de suivre leurs traces. Il faut leur apprendre que c’est un beau métier avec de beaux défis surmontables! »
Agricom- Jean-Marc Dufresne- IJL