Pour William Overbeek, producteur de grandes cultures à Saint-Hyacinthe et propriétaire de Drones Overbeek, cette décision représente avant tout une reconnaissance du potentiel de la technologie. « Cela fait quatre ans que nous offrons des services d’épandage par drone, et même cinq ou six ans que nous attendons que les pesticides puissent être appliqués de cette façon », souligne-t-il.
Selon lui, la rapidité avec laquelle Santé Canada a accordé cette autorisation est liée aux conditions difficiles observées dans l’Ouest canadien, notamment les fortes pluies qui ont rendu l’accès aux champs plus compliqué.
Malgré l’enthousiasme, William Overbeek insiste sur le fait que cette mesure ne transforme pas radicalement les pratiques agricoles. « C’est une bonne nouvelle, mais ce n’est pas un grand tournant. Cela ajoute un outil supplémentaire aux producteurs pour certaines applications, sans remplacer le pulvérisateur terrestre. »
En effet, seuls les pesticides déjà autorisés pour l’application aérienne peuvent être utilisés par drone. Or, dans les grandes cultures comme le maïs, le soya ou les céréales, une grande partie des traitements repose sur des herbicides qui ne sont pas homologués pour ce type d’application. « Sur notre propre ferme, j’estime qu’entre 60 % et 75 % des produits que nous appliquons ne peuvent pas être épandus par drone », précise-t-il.
Les cultures horticoles, en particulier la pomme de terre, les tomates, les oignons et les choux, pourraient toutefois bénéficier rapidement de cette technologie. Ces productions nécessitent souvent des traitements fréquents contre les maladies et les insectes, parfois dans des conditions où les sols sont trop humides pour permettre le passage d’un tracteur.
Le principal avantage du drone réside dans sa capacité à intervenir sans toucher au sol ni endommager les cultures. « Après une forte pluie, le drone peut entrer dans le champ sans créer de compaction ni écraser les plants. C’est particulièrement intéressant pour les cultures hautes ou les terrains difficiles d’accès. »
William Overbeek pourrait doubler sa clientèle de services.
Plus grande précision
Comparativement à un avion, le drone offre aussi une plus grande précision, notamment dans les petits champs ou à proximité d’obstacles comme les fils électriques et les zones sensibles.
Cette précision pourrait également permettre, à terme, des applications localisées grâce à la cartographie des champs. Toutefois, William Overbeek nuance les attentes quant à une réduction automatique de l’utilisation des pesticides. « Techniquement, on peut appliquer un produit seulement là où il est nécessaire. Mais cela demande une analyse très précise du champ et une volonté du producteur de faire ce travail supplémentaire. »
L’épandage de pesticides par drone soulève aussi des inquiétudes chez certains citoyens, notamment en ce qui concerne la dérive des produits vers les habitations ou les cours d’eau.
William Overbeek reconnaît que le risque de dérive doit être pris au sérieux, mais il estime que le drone présente un profil comparable, voire légèrement inférieur, à celui des applications aériennes traditionnelles. « Le drone reste toujours à l’intérieur du champ, ce qui limite les risques par rapport à un avion ou un hélicoptère. Mais il faut respecter les zones tampons et les conditions indiquées sur l’étiquette du produit. »
Michel Sauvé, producteur de la Ferme R&R Sauvé à Saint-Polycarpe, voit dans cette réglementation stricte un élément rassurant. « Les lois sont quand même assez sévères. Il faut une formation, une certification et un permis pour appliquer les pesticides. Ce n’est pas n’importe qui qui peut s’improviser opérateur de drone. »
Michel Sauvé rappelle que le drone ne change pas la décision agronomique d’appliquer ou non un pesticide.
100 000 $ d’investissement
L’adoption de cette technologie représente toutefois un investissement considérable. Selon William Overbeek, un drone agricole performant coûte environ 60 000 $, auxquels s’ajoutent les batteries, les chargeurs, une génératrice et une remorque équipée pour préparer les mélanges de pesticides. « Pour avoir un système vraiment efficace, il faut prévoir autour de 100 000 $ d’investissement. »
Pour cette raison, Michel Sauvé croit que les drones seront surtout utilisés par des entreprises spécialisées offrant des services à forfait, plutôt que par chaque producteur individuellement. « Je ne pense pas qu’on s’achète un drone simplement pour remplacer une arroseuse automotrice. Il faut des gens qui se spécialisent et qui ont un volume de travail suffisant pour rentabiliser l’équipement. »
L’autorisation de Santé Canada est pour l’instant temporaire, ce qui crée une certaine incertitude pour les producteurs qui envisagent d’investir. William Overbeek demeure néanmoins confiant. « Je ne crois pas que la décision sera renversée. Je pense plutôt qu’elle sera confirmée de façon permanente, avec des règles semblables à celles qui viennent d’être approuvées. »
Il note déjà une hausse importante de la demande pour les services d’épandage par drone depuis l’annonce de Santé Canada. « Plusieurs producteurs veulent s’équiper ou essayer cette technologie. Pour notre entreprise, cela pourrait presque doubler notre clientèle de services. »
À plus long terme, les deux producteurs interrogés s’attendent à voir les drones agricoles devenir de plus en plus autonomes et précis. Mais pour l’instant, ils rappellent que le drone n’est qu’un moyen d’application parmi d’autres. « Le drone ne change pas la décision agronomique d’appliquer ou non un pesticide », conclut Michel Sauvé. « Il offre simplement une nouvelle façon de le faire, parfois plus adaptée aux conditions du champ. »