La question du lien entre le projet de train à grande vitesse et la sécurité alimentaire est revenue souvent dans l’espace public au cours des dernières semaines.
Pour certains, le lien semble évident : moins de terres agricoles signifie moins de potentiel pour produire des aliments. À terme, cela pourrait affecter notre approvisionnement et contribuer à une hausse des prix.
Pour d’autres, ce ne sont que quelques hectares parmi les millions d’hectares cultivés au Canada. Les tablettes d’épicerie sont pleines, nous produisons énormément de nourriture et nous en gaspillons déjà une quantité importante. Le projet de train ira de l’avant quoi qu’il en soit. Le faire au plus vite éviterait que les coûts augmentent.
L’exemple de Mirabel nous rappelle-t-il que certaines décisions d’aménagement du territoire peuvent avoir des conséquences qui dépassent largement l’horizon de ceux qui les prennent ?
Pourtant, l’histoire nous apprend que les décisions que nous prenons aujourd’hui ont des conséquences irréversibles sur le territoire de demain et que les terres agricoles retirées de la production aujourd’hui ne retrouveront pas leur vocation agricole.
Comme c’est souvent le cas lorsqu’il est question d’aménagement du territoire, la réalité se situe quelque part entre ces deux positions.
Derrière les terres agricoles se trouvent également des entreprises, des familles et des communautés rurales qui se construisent sur plusieurs générations. Les décisions que nous prenons aujourd’hui peuvent avoir des conséquences qui se feront sentir bien au-delà des enjeux du moment.
La sécurité alimentaire ne se mesure pas uniquement à la quantité de nourriture disponible aujourd’hui. Elle repose également sur notre capacité à maintenir cet approvisionnement dans le temps, malgré les imprévus. Plus encore, elle touche l’ensemble du système alimentaire : la production, la transformation, la distribution, l’accessibilité économique des aliments.
Lorsqu’il est question de sécurité alimentaire, il faut accepter de regarder au-delà de l’année en cours. Les choix que nous faisons aujourd’hui en matière d’aménagement du territoire, d’infrastructures et d’agriculture influenceront directement notre capacité à nourrir les générations futures.
Gérer les tablettes d’épicerie
On ne manquera pas de nourriture demain et les tablettes d’épicerie ne se videront pas parce qu’un train traverse des terres agricoles. Les aliments sont dans le système, qu’ils proviennent d’ici ou d’ailleurs.
Les tablettes et même les poubelles sont pleines, pourtant on fait la file dans les banques alimentaires. Plusieurs familles ont de la difficulté à payer leur épicerie : Selon l’organisme Banques alimentaires Canada, une personne sur quatre n’a pas accès à la nourriture dont elle a besoin pour exceller. Cette réalité nous rappelle que la présence de nourriture n’est pas synonyme de sécurité alimentaire.
La sécurité alimentaire désigne la situation où chaque individu a, à tout moment, un accès physique et économique à une nourriture suffisante, saine et nutritive. Cette définition repose sur deux notions souvent oubliées : l’accès et la stabilité. Il ne suffit pas que les aliments existent. Encore faut-il qu’ils demeurent accessibles physiquement et financièrement, aujourd’hui comme demain.
Même si le Canada est parmi les plus importants exportateurs agricoles au monde, il demeure également fortement dépendant des importations. Cette double réalité nous expose aux fluctuations des marchés internationaux, aux conflits géopolitiques, aux barrières commerciales, aux fermetures de frontières, aux crises sanitaires et aux changements climatiques.
À cela s’ajoute notre capacité limitée à transformer une partie de nos propres produits. Dans plusieurs secteurs, nous dépendons d’installations situées ailleurs au pays ou à l’étranger pour transformer nos viandes, nos fruits et nos légumes avant qu’ils ne reviennent sur nos propres tablettes.
Notre système alimentaire semble efficace. Il nous permet d’avoir accès à une grande variété d’aliments, peu importe la saison. Mais un système peut être très efficace sans être nécessairement efficient et résilient.
Les tablettes pleines sont rassurantes, mais elles ne devraient pas nous faire oublier la fragilité du système qui les remplit.
Gérer un territoire déjà limité
Un réseau de transport moderne et ‘’écologique’’ entre les grandes villes peut être bénéfique pour la mobilité, l’économie et l’environnement. La protection des terres agricoles et de notre capacité à nous nourrir constitue également un bien collectif.
Le débat entourant ALTO nous place donc devant un véritable conflit d’usage du territoire. D’un côté, un projet d’infrastructure visant à améliorer les déplacements. De l’autre, des terres agricoles qui contribuent à notre sécurité alimentaire. Les deux répondent à des besoins légitimes.
Dans un système alimentaire intégré, ce qui se passe dans une région affecte nécessairement les autres régions. Les aliments, les intrants, la transformation et la distribution circulent constamment à travers le pays. Lorsqu’un maillon du système est affaibli, les répercussions se font sentir bien au-delà du territoire directement touché.
Derrière chaque parcelle agricole se trouvent également des entreprises, des familles, des investissements et parfois plusieurs générations de travail. Pour plusieurs producteurs, la terre représente à la fois un outil de production, un milieu de vie et un patrimoine transmis d’une génération à l’autre. Réduire le débat à une simple question de superficie risque de faire abstraction de cette réalité humaine.
Lorsqu’il est question d’aménagement du territoire, tous les choix n’ont pas les mêmes conséquences. Une infrastructure peut être modifiée ou remplacée, alors qu’une terre agricole retirée de la production retrouve rarement sa vocation initiale. Le principe de précaution nous invite justement à tenir compte de ces conséquences potentiellement irréversibles avant de prendre une décision.
Cette réflexion est d’autant plus pertinente qu’elle survient quelques jours après le dévoilement de la Stratégie nationale de sécurité alimentaire du Canada. Sous le thème « Plus de choix. Plus de contrôle. Plus de Canada dans notre assiette », le gouvernement reconnaît l’importance d’accroître notre capacité de produire, transformer et distribuer davantage d’aliments ici même au pays.
Dans ce contexte, la façon dont nous utilisons notre territoire agricole devient une question incontournable. Si nous voulons réellement plus de choix, plus de contrôle et plus de Canada dans notre assiette, nous devons réfléchir aux conséquences de chaque hectare retiré de la production agricole.
Le débat ne porte donc pas uniquement sur un train ou sur quelques terres. Il porte sur notre façon de gérer un territoire limité afin de répondre à des besoins collectifs qui entreront parfois en concurrence.
Gérer notre système alimentaire
Les conflits d’usage du territoire ne concernent pas seulement le présent. Ils soulèvent également une question fondamentale : quel héritage souhaitons-nous laisser aux générations futures?
Les générations précédentes nous ont légué des routes, des chemins de fer, des réseaux électriques et les infrastructures dont nous bénéficions aujourd’hui. À notre tour, nous devons réfléchir à ce que nous laisserons aux générations qui suivront.
Notre système alimentaire actuel n’est pas apparu par hasard. Il est le résultat de décisions prises il y a plusieurs décennies concernant l’occupation du territoire, les infrastructures, la transformation alimentaire, le transport et le soutien à l’agriculture. Ce que nous retrouvons aujourd’hui dans nos assiettes est en grande partie le fruit de choix faits bien avant nous.
La perte d’une ferme ne se mesure pas seulement à sa production de cette année, mais à sa capacité de produire pour les 25 prochaines années. De la même façon, une terre agricole retirée de la production aujourd’hui retrouvera rarement sa vocation agricole. Les conséquences de ces décisions se font sentir sur plusieurs générations.
Lorsque nous parlons de sécurité alimentaire, nous avons souvent tendance à penser à la prochaine récolte ou au prochain panier d’épicerie. Pourtant, les véritables enjeux se situent souvent beaucoup plus loin dans le temps. Les choix que nous faisons aujourd’hui détermineront notre capacité à produire, transformer et distribuer des aliments demain.
À notre tour, nous devons nous demander quel système alimentaire nous souhaitons léguer à ceux qui nous suivront. Car les générations futures hériteront non seulement des infrastructures que nous construirons, mais également des terres, des entreprises agricoles et des ressources que nous aurons choisi de préserver … ou non.
La prochaine fois que quelqu’un demandera quel est le lien entre ALTO et la sécurité alimentaire, la réponse ne se résumera peut-être pas à quelques hectares de terres agricoles. Elle ouvrira plutôt une réflexion sur la résilience de notre système alimentaire, la gestion de notre territoire et les choix que nous faisons aujourd’hui pour les générations qui suivront.
Les conflits d’usage du territoire ne disparaîtront pas. Au contraire, ils risquent de se multiplier à mesure que les besoins de la société évolueront.
Au delà du projet lui-même, la question demeure : quels critères devrions-nous utiliser pour décider de ce que nous choisissons de développer, de protéger… ou de transmettre?