Jakob et Silvia Bühler sont arrivé de la Suisse en 1990. Aujourd’hui, ce sont leurs trois enfants, Christian, Jakob et Jolanda, qui dirigent la ferme qu’ils ont acheté dans l’Est ontarien en 2002. Trois robots de traite, 125 vaches en lactation, 2500 acres en cultures.
Pour Jolanda, qui a obtenu un diagnostic de sclérose en plaques, les robots sont salutaires. La prise en charge de l’alimentation et de la traite par des robots profite aussi aux vaches et à l’ensemble de ceux qui travaillent à la ferme.
Dans l’étable, les vaches de la ferme Sildajak Holstein se déplacent librement. Certaines mangent, d’autres se couchent dans la litière ou observent calmement notre arrivée. Elles vont se faire traire quand elles en ont envie.
Ce robot prend de grandes bouchées d’aliments, puis les dépose dans un autre robot, qui les mélangera et les apportera aux vaches.
Les aliments sont préparés par un grappin robotisé rouge qui se déplace sur des rails suspendus au plafond. Sa gueule d’acier prend des bouchées d’ensilage et d’autres ingrédients et les dépose dans un autre robot rouge, qui les mélange et les distribue aux vaches. Ses roues sont invisibles; on dirait qu’il lévite.
Les aliments sont servis aux vaches par ce robot, qui pivote sur lui-même et se déplace comme s’il était en train de léviter.
«Lui, c’est le robot d’alimentation, explique Jakob Bühler. Il passe plusieurs fois par jour. Tout est programmé selon les besoins du troupeau. Ça garde les vaches calmes et ça nous fait gagner du temps. »
Jakob a le plaisir de travailler avec son frère Christian et sa sœur Jolanda. Ils sont appuyés d’une relève motivée: William, 16 ans (fils de Christian), et Kristopher, 18 ans (fils de Jakob).
La ferme comprend trois volets: le lait, les cultures et les travaux aux champs à forfait pour d’autres agriculteurs, une pratique de plus en plus répandue en raison des coûts élevés de la machinerie agricole.
La robotisation pallie au manque de main-d’œuvre. Elle contribue aussi à retenir les jeunes en agriculture.
«La technologie, ça change tout pour la relève, explique Christian. Les jeunes ont grandi là-dedans, alors si on n’avance pas avec eux, on les perd. Avec la robotique, ils embarquent. Parfois, ils comprennent même mieux que nous.»
Les vaches se rendent d’elles-mêmes à l’un des trois robots de traite.
La traite robotisée
Au centre de l’étable se trouvent trois robots stationnaires. Ce sont les robots de traite. Les vaches s’y rendent d’elles-mêmes, par habitude, calmement.
«C’est là que ça se passe», sourit Jakob.
Capteurs, écrans, voyants lumineux, bras mécaniques, jets pour laver les quatre trayons du pis de la vache. La traite se fait sans l’intervention d’un humain.
«C’est la vache qui décide quand elle vient au robot, dit Jolanda. Les vaches aiment la routine, elles savent ce qu’elles font.» Elles s’y rendent deux à trois fois par jour.
Kristopher intervient, sourire en coin: «Ça évite qu’on passe nos journées penchées comme la génération d’avant.»
Avant l’arrivée de ce système, il fallait laver le pis à la main, puis installer les trayeuses manuellement. Trois heures dans la journée à se pencher. Aujourd’hui, tout se fait automatiquement au moment souhaité par les vaches.
Comme son frère et sa sœur, Christian Bühler aime ses animaux.
Le bien-être des animaux, c’est une véritable préoccupation pour les producteurs, nous fait comprendre Christian. «En ville, on entend souvent que les fermes maltraitent les animaux. Qu’on les force, qu’on les presse.»
«Regarde la vache ici. Elle vient au robot parce qu’elle veut venir. Ça la soulage. Une vache qui a du lait à donner, ça tire. Ça fait pression. Venir ici, pour elle, c’est confortable.»
Concilier travail et douleur
En marchant vers l’aire de préparation des aliments, Jolanda m’interpelle.
«Tu veux savoir comment je réussis à concilier ma sclérose en plaques avec le travail sur la ferme?» Elle désigne les robots derrière nous d’un mouvement du menton. «L’automatisation de certaines tâches facilite beaucoup ce qui était autrefois très physique.»
«Aussi, vu que les vaches peuvent venir se faire traire selon leur horaire, ça me permet d’avoir une certaine flexibilité dans mon horaire pour mes rendez-vous médicaux.»
Christian intervient, sans hésiter, pour raconter une histoire qui illustre la place de sa sœur à la ferme. «Une fois, un fermier a refusé de parler avec elle de business. Je lui ai dit: si tu ne veux pas dealer avec ma sœur, je ne veux pas dealer avec toi. Ce n’est pas juste une femme dans l’entreprise. C’est une partenaire à part entière.»
Jolanda hausse les épaules, mais son regard reste assuré.
«Ça change. On en voit de moins en moins, des réactions comme ça. Les mentalités se modernisent, mais ça existe encore.» Il n’y a pas seulement la technologie qui évolue!
Jolanda ne peut s’empêcher d’en rajouter: «Ce qu’il y a de particulier, c’est que dans mon couple, c’est moi qui suis en agriculture. Mon conjoint fait autre chose. Alors, les gens sont parfois surpris quand ils réalisent que c’est avec moi qu’ils vont faire affaire et non avec mon mari.»
Kristopher Bühler, troisième génération sur la ferme familiale.
Faire boire les veaux
On quitte l’étable principale pour un autre bâtiment: la pouponnière. Des dizaines de veaux nous observent, certains encore enveloppés d’une petite couverture.
«Ici, il n’y a pas de robot, dit Christian en riant. C’est du travail à l’ancienne. On nourrit les veaux à la main, on les nettoie à la main.»
Christian s’approche d’un veau, le flatte doucement, puis explique: «On les isole d’abord. Ensuite, ils sont deux ensembles, puis en groupe. On y va par étape pendant leur croissance».
L’insémination d’une taure se fait à l’âge de 12 à 14 mois, explique Jolanda. Le temps de gestation est d’environ neuf mois. Elles ont donc leur premier veau quand elles ont 21 à 23 mois. C’est après avoir eu un veau qu’elles commencent à produire du lait.
«Pour nous, c’est un investissement en temps, mais aussi en argent, explique Jakob. Pendant toute la période de croissance, avant qu’elle devienne productive, une vache coûte environ 120$ par mois. Faut les nourrir, les soigner, les surveiller… tout ça avant même qu’elles puissent contribuer au troupeau.»
À Sildajak Holstein, tout repose sur une logique simple: investir aujourd’hui pour permettre au troupeau et à la ferme d’exister demain. Ici, la technologie n’a pas remplacé les humains. Elle les soulage des efforts physiques et améliore leur qualité de vie, tout en offrant aux animaux un environnement où ils sont bien.
Ce reportage a été réalisé grâce à une aide financière de Financement agricole Canada.