Volume 26 Numéro 09 Le 17 décembre 2008

À Cuba, on cultive en ville!

Par André Dumont, collaborateur régulier


Même en ville, les boeufs sont la principale force de trait, à moins qu’on ne dispose d’un vieux tracteur soviétique. Photo A.Dumont.

N.D.L.R. Notre collaborateur André Dumont est parti découvrir Cuba du 25 octobre au 8 novembre dernier. Il n’a pu résister à la tentation d’aller jaser avec les agriculteurs’

LA HAVANE ? En 1991, l’Union soviétique s’écroule. À Cuba, c’est la fin d’une époque et le début d’une crise: le grand frère communiste ne livre plus de fertilisants chimiques à bon marché et n’achète plus la production agricole du pays. L’économie de Cuba est fragilisée et conséquence première, il y a pénurie alimentaire.

La réponse du gouvernement de Fidel Castro ne se fait pas attendre. On lance un vaste programme d’agriculture urbaine et? biologique! Terrains vagues, dépotoirs, bordures de chemin de fer et jardins ornementaux sont réquisitionnés.

Le projet est un succès tel qu’aujourd’hui, à La Havane seulement, 90 pour cent des fruits et légumes frais consommés sont produits en ville!

À l’échelle du pays, l’agriculture urbaine représente pas moins de 35 000 acres, employant 300 000 personnes. Selon les statistiques, ces jardins urbains combleraient 30 pour cent des besoins alimentaires de la population cubaine.

Ces jardins varient en superficie, de quelques dizaines de mètres carrés à une dizaine d’acres. Ils peuvent être administrés par un groupe communautaire ou une coopérative, mais le plus souvent, ce sont tout simplement de petites entreprises d’État, comme la plupart des entreprises au pays.

À La Havane, j’ai repéré un organopónico (jardin urbain) non loin de la fameuse Plaza de la Revolución, où s’érige la tour de 142 mètres du Memorial José Martin et où s’affiche le visage d’Ernesto « Che » Guevara sur l’édifice du ministère de l’Intérieur.

Je me présente à l’improviste à l’Unité de base de production coopérative (UBPC) 24 de Febrero. Comme c’est l’automne et qu’en plus les cyclones Gustav (31 août) et Ike (8 septembre) viennent de lessiver ce qui rester à récolter, ce n’est pas l’abondance sur cette parcelle d’environ huit acres le long d’un large boulevard, avec un grand stade en arrière-plan.

J’engage la conversation avec Octavo, occupé à prélever des pousses de laitue pour les transplanter, tout en éclaircissant les planches récemment ensemencées.

Ils sont cinq hommes à travailler à temps plein dans cet organopónico. D’autres travaillent à temps partiel. Ils utilisent deux taureaux pour travailler la terre. « C’est la meilleure machine qui soit! », me dit l’un d’entre eux.

En effet, les taureaux sont puissants, obéissants et ne consomment pas une goutte de carburant!

À l’UBPC 24 de Febrero, on produit maïs, tomates, laitue, concombres, patates douces, boñato (un type de pomme de terre) et des variétés de fèves et de haricots. Une partie des légumes est vendue sur place, mais la plupart sont acheminés aux marchés de légumes de La Havane.

Malgré le climat tropical et la générosité de la terre, il ne faut pas s’attendre à trouver de beaux étals de produits frais à Cuba. On peut se procurer les légumes de saison, mais la variété n’est souvent pas au rendez-vous. Vaut mieux cultiver ses propres tomates, sur son balcon ou son toit!

Les employés des organopónicos peuvent récolter quelques légumes pour leur consommation personnelle, mais l’entrée et la sortie des aliments est très contrôlée, pour empêcher le trafic.

Ces agriculteurs urbains gagnent l’équivalent de 16$ CAN par mois. Ils travaillent six jours par semaine et sont payés par l’État, indépendamment des volumes de récolte.

Grâce à leur carnet de rationnement, ils peuvent se procurer des aliments à prix très modique. Il n’en demeure pas moins qu’une bière coûte 1$ et une bouteille de rhum, 4$. « Je ne bois pas et je ne fume pas », me confie Octavo, dont l’épouse travaille à temps partiel dans le même organopónico.

Quelques instants auparavant, j’avais eu droit à quelques gorgées de rhum, à partir de la bouteille que les autres hommes insistaient pour partager.

Leur curiosité est débordante: ils me posent des questions sur l’agriculture au Canada et sur les revenus des agriculteurs. Je leur parle des grandes terres, de la machinerie, de l’endettement et de la longue saison froide. Il n’en faut pas plus pour qu’ils s’estiment heureux de vivre et travailler dans des conditions somme tout très humaines.

Vu de l’étranger, les organopónico apparaissent comme un grand succès d’embellissement urbain. Les environnementalistes présentent l’agriculture urbaine cubaine comme un modèle à suivre. On n’y utilise aucun intrant chimique, les produits sont consommés à proximité, sans réfrigération et avec un minimum de transport.

Le gouvernement cubain sait très bien que ces aliments biologiques sont sains, lui qui offre des soins de santé universels tout à fait accessibles.

Les Cubains pourraient aussi se targuer d’avoir été en avance sur les tendances bio et agriculture de proximité. L’important pour eux, c’est plutôt d’arriver à véritablement nourrir la population, selon un modèle autre que celui du grand capitalisme.

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