Volume 28 Numéro 16 Le 20 avril 2011

Blé sur sol gelé

Par André Dumont, collaborateur


Quatre heures du matin, le réveil sonne. Il fait -4 degrés C à l’extérieur. C’est le temps d’aller semer!

 

Semer du blé à la mi-mars, en pleine nuit. Il y a de quoi étonner les lève-tôt qui passent dans le rang! Philippe Nieuwenhof ne le fait pas pour attirer les regards. Il sait que ses rendements en blé seront supérieurs.

 

De 2007 à 2009, les deux printemps où Philippe Nieuwenhof a du avoir recours au semis conventionnel sur sol sec pour compléter ses semis de blé sur sol gelé, ces derniers ont donné un rendement d’environ 15% supérieurs. Ailleurs en Montérégie, entre 2003 et 2005, d’autres producteurs ont obtenu des gains de rendement variant de 12 % à 23 %.

 

Semer sur sol gelé est un « sport extrême », illustre René Mongeau, président de l’Ordre des agronomes du Québec. Alors qu’il était à l’embauche du MAPAQ, il a suivi quelques producteurs intéressés par cette pratique très pointue, à la portée de tous ceux qui sont prêts à tenir compte d’une foule de détails pour mieux réussir leurs cultures.

 

Pour René Mongeau, l’intérêt du blé était d’abord une question de rotation des cultures. Après le maïs et le soya, plusieurs ne se donnent pas la peine d’implanter une troisième culture. Surtout que le blé donne souvent des résultats décevants. « Pour arriver à intéresser les producteurs au blé, il fallait leur proposer une façon d’augmenter la productivité. »

 

René Mongeau avait aussi remarqué que la Montérégie connaissait de plus en plus d’hivers avec très peu de neige au sol. L’absence de neige est la première condition d’un semis sur sol gelé. « Les changements climatiques vont nous apporter des opportunités », dit-il.

 

Avec l’arrivé des semoirs à semis direct, tout se met en place pour que le semis sur sol gelé trouve de plus en plus d’adeptes. La pratique demeure néanmoins très marginale et limitée aux régions où la fonte des neiges se termine tôt. Par contre, quand on sait à quel point la météo semble bouleversée ces dernières années, les bonnes conditions pourraient se présenter n’importe où au Québec.

 

Les conditions nécessaires :

 

-absence de neige et de glace au champ

-la surface du sol est déjà dégelée, mais elle gèle à nouveau la nuit

-température au-dessus de 0 degré C le jour, entre -2 et -6 degrés C la nuit

-un semoir à semis direct avec au moins 300 lb de pression

 

Vous l’aurez deviné : c’est en plein temps des sucres que ça se passe! Dans ces conditions précises, le sol s’est regelé sur environ 3 cm de profondeur au début de la nuit, suffisamment pour porter le tracteur. Zéro compaction!

 

Tout bon semoir n’aura aucune peine à briser la surface gelée et déposer la semence à 3 ou 4 cm dans le sol. On estime la limite à -7 degrés C, si on ne veut pas endommager le semoir ou en réduire la précision.

 

L’opération de semis peut débuter aussi tôt que 3h du matin, pour se terminer vers 8h ou 9h, dès que les rayons du soleil se mettent à ramollir la surface du sol. Si la journée est nuageuse, on peut continuer encore une heure ou deux.

 

Comme la coulée des érables, le nombre de journées qui se prêtent au semis sur sol gelé varie grandement d’une année à l’autre. À Saint-Anicet, dans l’ouest de la Montérégie, Philippe Nieuwenhof en a compté trois ou quatre en 2007, une ou deux en 2008 et au moins neuf en 2009.

 

Trois fenêtres

 

Les producteurs disposent donc de trois fenêtres pour semer leur blé : à l’automne, en fin d’hiver sur sol gelé (mi-mars, début avril) et au printemps sur sol sec.

 

Philippe Nieuwenhof, qui est en régie biologique, considère que c’est encore le blé d’automne qui offre les meilleures possibilités de rendement. En plus d’agir comme couvre-sol après une récolte de soya hâtif, le blé d’automne lève rapidement au printemps, ne laissant aucune chance aux mauvaises herbes. Par contre, environ une année sur quatre, l’absence de couvert de neige laisse le froid détruire les jeunes pousses de blé.

 

Au Mont St-Grégoire, Sébastien Robert sème sur sol gelé en régie conventionnelle depuis 2002. La suggestion lui est venue lors d’une conférence où des résultats de cette pratique en Ontario étaient présentés. « Plus on sème tôt, plus on a de potentiel de rendement », dit-il.

 

Parce que les tracteurs de la ferme familiale servent aussi au déneigement, Sébastien Robert a l’habitude de se réveiller en pleine nuit pour vérifier les conditions météorologiques. Celles-ci doivent être parfaites, explique-t-il. « Il faut que le sol soit assez gelé pour que la machinerie porte, mais pas trop gelé pour que le semoir fasse du bon travail. »

 

L’action du gel et du dégel sur la semence enfouie contribue à donner une bonne population. Mais pour Sébastien Robert, il s’agit avant tout de devancer les semis le plus possible, pour une levée rapide. En 2009, il a réussi à semer tout son blé (82 acres) sur sol gelé. À peine cinq jours plus tard, il semait son avoine sur sol sec, tellement les conditions printanières étaient exceptionnelles. S’il avait pu prédire la météo, il aurait su que cette fois-là, rien ne servait à sortir semer son blé en pleine nuit!

 

Le semis sur sol gelé est particulièrement avantageux les années où les conditions de semis de printemps sur sol sec se présentent tardivement. En 2002, Sébastien Robert a semé sur sol gelé autour du 20 avril. Ce n’est qu’autour du 5 mai qu’il a pu terminer sur sol sec, dans des conditions difficiles. La différence de rendement fut de 20 %.

 

Semer tôt pourrait aider à rendre le blé moins vulnérable à la fusariose au moment de la floraison. Selon René Mongeau, cet avantage ne serait que théorique. D’après ses recherches, des périodes de chaleur et d’humidités propices à la fusariose se sont souvent présentées dès le début juin. Un blé semé en mars ou avril demeure donc vulnérable.

 

Sébastien Robert obtient des rendements de blé de 3,5 à 3,7 t/h, avec des pointes à 5,5 t/h. Le semis sur sol gelé ne fait pas de miracle, dit-il. « Je considère que c’est une opportunité à saisir si on veut faire du blé rentable. »

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