Le 19 novembre 2003

Entrevue avec Pierre Glaude Le début d’un grand match, première période

Par Chantal Quirion


Pierre Glaude a été secrétaire général de l’Union des cultivateurs franco-ontariens durant de nombreuses années. Il assume maintenant les rôles d’éditeur délégué au Journal Agricom et de conseiller en développement agricole et rural à l’UCFO.

Pierre Glaude ? le « rassembleur » de la grande famille du Journal Agricom, adoptait un nouveau-né sans réaliser qu’il s’y attacherait autant. En 1985 lorsque la santé financière du nourrisson est menacée, il pousse un soupir de soulagement lorsque Développement des ressources humaines Canada accepte de lui prêter main-forte. Ouf! Agricom est hors de danger.

Si l’on ne peut parler d’Agricom, sans parler de l’Union des cultivateurs franco-ontariens (UCFO), il en va de même pour Pierre Glaude, à qui le journal doit beaucoup. Mais cela, il ne vous le dira pas. Il a toujours tenu à dire qu’Agricom est une oeuvre collective appartenant à un collectif: « Ce sont des pages, dédiées aux gens du monde agricole et rural, remplies par une myriade de collaborateurs; je n’ai été que le rassembleur de tous ces gens ».

Bien qu’il admette avoir pris le journal au berceau, il soutiendra toujours qu’Agricom n’aurait jamais vu le jour sans l’audace et la détermination de Suzanne Massie et Chantal Périard, ses fondatrices.

Deux histoires se chevauchent

Nous sommes en 1983. Pierre Glaude est alors secrétaire général de l’UCFO qui compte à peine quarante membres. « Nous n’avions pas de local, pas de téléphone, seulement une vieille imprimante, un petit classeur et un petit compte en banque », se souvient-il en parlant de ces temps difficiles pour l’UCFO.

AGRICOM- Pierre Glaude, saviez-vous vraiment dans quoi vous vous embarquiez en acceptant ce poste?
Pierre Glaude (PG)- Non, mais une chose est certaine, je me suis toujours juré que l’on ne pourrait jamais dire que l’UCFO serait morte entre mes mains. Il nous fallait quelque chose pour nous mobiliser et nous donner de la visibilité. Il nous fallait trouver un projet. À la même époque, Suzanne Massie et Chantal Périard d’Alexandria, procèdent au lancement officiel d’Agricom auquel je suis convié. L’événement a eu lieu au Collège d’Alfred, dont la nouvelle existence suscite une réelle effervescence dans la communauté agricole francophone.

AGRICOM- Connaissiez-vous l’existence d’Agricom avant d’assister au lancement?

PG- Non, et j’ai tout de suite été emballé par cette initiative. J’en ai d’ailleurs profité pour informer les deux fondatrices que l’Union des cultivateurs franco-ontariens serait sûrement disposée à les aider dans la mesure de ses possibilités. Elles n’ont pas perdu de temps et m’ont demandé sur-le-champ d’écrire l’éditorial.
Dès la deuxième publication d’Agricom, l’on retrouvera la plume acérée de Pierre Glaude, qui publiera la rubrique commentaires, ayant préféré laisser le soin de l’éditorial à l’éditeur.
L’année 1984, offrira une surprise de taille à l’UCFO. Dans un premier temps, l’organisme à but non lucratif, sera approché pour devenir copropriétaire d’Agricom. Des négociations s’engageront alors, aux termes desquelles à la surprise générale, Mesdames Massie et Périard décideront de laisser aller complètement leur nouveau-né pour effectuer un retour aux études à Ottawa. La décision, bien que difficile, leur semble plus sage. Elles ont la certitude que le journal pourra grandir au sein de l’Union des cultivateurs.

AGRICOM- Comment avez-vous réagi à l’offre d’achat?
PG- Il faut dire que j’avais l’habitude d’aller à Alexandria pour porter mes ?commentaires’ et que nous étions devenus relativement familiers, mais j’avoue que le jour où elles m’ont fait part de leur offre d’achat, j’ai été surpris. C’est comme si un cadeau nous tombait du ciel. Nous avions enfin notre gros projet! Celui qui allait nous permettre de nous mettre sur la carte. Les fondatrices avaient fait le plus gros du débroussaillage. Elles nous remettaient entre les mains, un journal qui avait déjà une bonne crédibilité et de fidèles lecteurs. Je ne le dirai jamais assez: si elles n’avaient pas eu ce coup d’audace, le journal n’existerait pas aujourd’hui.

Une stratégie gagnante

Les membres du conseil d’administration de l’UCFO de l’époque, s’accordent aussitôt pour faire du journal un dossier prioritaire. Ils se donnent comme mandat d’y consacrer toutes leurs énergies et d’attendre qu’il soit solidement sur ses rails, avant de s’attaquer à quelques autres projets.
AGRICOM- Aviez-vous de l’expérience en journalisme?
PG- Pas du tout et pis, nous n’avions pas encore de local et encore moins d’équipement. Mais, nous avions toute notre volonté et ce projet nous forçait justement, à nous doter de notre premier siège social. J’avais quand même par mes fonctions passées, l’habitude de rédiger des rapports techniques et déjà pris la plume pour le journal.
C’est le début d’une grande aventure, dont les débuts auront probablement été plus difficiles que personne de l’équipe ne l’aurait présagé. En novembre 85, Pierre Glaude et Luc Joly sont les deux seuls employés avec Paul Séguin, un membre du C.A., qui tient la comptabilité bénévolement. Malgré le bon vouloir de tous, la caisse est vide et l’on se questionne sérieusement sur l’avenir d’Agricom.

AGRICOM- Comment réagissait le conseil d’administration’

PG- Il n’y a jamais eu de panique, ni de découragement. Sûrement parce que le conseil était formé d’agriculteurs, donc des gens habitués à composer avec des temps forts et des temps faibles. Si le C.A. n’avait pas été formé d’agriculteurs, il y a longtemps qu’Agricom aurait fermé ses portes.
Novembre 1985, restera probablement à jamais, gravé comme étant l’époque la plus difficile pour la survie du journal. Au moment ou tout semblait plus qu’incertain, un coup de téléphone très attendu changea le cours de l’histoire: Agricom recevait une subvention fédérale pour la création d’emplois. Ouf!

Le début d’un grand match, la mi-temps

Après des débuts difficiles, Agricom a les meilleurs atouts pour réussir, son équipe, son matériel, et surtout sa réputation. Son sérieux et son professionnalisme font l’unanimité. En 89, il devient bi-mensuel. Porte-parole de l’Union des cultivateurs Franco-ontariens, il se porte à la défense du Collège d’Alfred menacé de fermeture à plusieurs reprises.

Un second souffle

En avril 1986, l’équipe se compose de six personnes dynamiques dont un journaliste de formation, Claude Dagenais. Entre-temps, le journal a changé d’adresse pour occuper un plus grand espace au village de Clarence Creek.

AGRICOM- Cela a-t-il eu beaucoup de répercussions sur le contenu de journal’

PG- Oui et sur le volume également! Avant le journal était assez mince. Avec l’arrivée d’un journaliste, notre mission devenait possible. Nous pouvions nous déplacer et suivre le calendrier communautaire. Nous avons toujours voulu qu’Agricom soit beaucoup plus qu’un organe d’information agricole. Montrer les « bons coups » des agriculteurs a toujours été au c’ur de nos préoccupations et aucun autre journal ne couvrait en détail ce type d’événement. C’est aussi l’époque où le Père Itoine est arrivé. Nous avions enfin le temps de nous permettre un peu de fantaisie et nous avons toujours eu beaucoup de plaisir à piquer la curiosité des gens avec ce personnage dont l’auteur est encore inconnu du public.

AGRICOM- Que faisiez-vous avant?

PG- Je me servais des communiqués de presse pour rédiger le contenu de l’information et les gens nous envoyaient beaucoup de lettres et de commentaires sur les activités dans la région. Agricom a reçu l’aide bénévole d’une foule de collaborateurs qualifiés en agriculture, dont plusieurs professeurs du Collège d’Alfred et des agronomes du ministère de l’Agriculture de l’Ontario. Le groupe ?la Femme et la gestion de la ferme? a également grandement contribué à mettre le journal en valeur et a été très présent dans les années 86 à 89.

En 1987, Les installations sont encore modestes et un unique ordinateur sert à trois employés. Le journal n’a pas encore les moyens de se payer un logiciel commercial pour gérer sa liste d’abonnés et c’est le fils de Pierre, Normand alors étudiant au secondaire, qui forcera l’admiration de son père en concoctant un logiciel maison en combinant les fonctions de plusieurs. C’est aussi l’année où le journal cesse de donner à forfait les travaux de montage. Agricom fait l’acquisition d’une photocomposeuse et d’une chambre noire. Deux personnes se joignent à l’équipe, dont Jocelyne Lévesque qui est encore là aujourd’hui, à qui l’on confie le montage.

PG- Là on était en affaire! La même année, Claude Dagenais est parti en tournée dans le Nord et le Sud-ouest de la province. C’était un homme exceptionnel, chaleureux, facile de contact. En deux semaines, il a visité un tas de gens et est revenu avec une liste de lecteurs et de collaborateurs potentiels qui ont fait que le journal est passé du niveau régional au niveau provincial.

À partir de 1988, Agricom peut être considéré comme une entreprise stable bien que les revenus d’abonnement et de publicité ne couvrent pas totalement les coûts de production et d’envoi. Les coûts postaux ont tellement augmenté au cours des années qu’il a fallu limiter les envois à une clientèle ciblée. Heureusement, de nouveaux octrois fédéraux du programme de Développement et ressources humaines Canada, permettent au journal de bien fonctionner.

Toujours en expansion

AGRICOM- Peut-on dire que c’est une nouvelle ère qui commence?

PG- Oui, le journal fonctionne bien et l’Union commence à se mobiliser pour d’autres dossiers. Il y a trois événements marquants à cette époque qui viennent dans la foulée du Collège d’Alfred. La formation des premiers groupements de gestion agricole en est un majeur puis en même temps, nous avons fait un lobby capital pour la construction de l’étable laitière du Collège. Ça ne faisait pas l’affaire de tout le monde et il a fallu cogner aux bonnes portes et frapper très fort pour être entendu. Et puis, il y a eu la tenue du sommet socio-économique en 1988 pour la planification dans l’Est ontarien.

En 1989, Agricom se lance pour de bon et double son nombre de publications. L’équipe est tellement bien rôdée qu’elle passe au mode bimensuel, sans augmenter son personnel.

AGRICOM- Cela a-t-il été exigeant pour vous’
PG- Pas du tout, c’est même une période où j’ai investi plus dans l’UCFO, grâce à l’autonomie de l’équipe du journal. Cela a toujours été la force d’Agricom. Nous avons toujours réussi à constituer des équipes fortes, capables de prendre en main le journal. Claude Dagenais, s’occupait de tout. Il était plus qu’un journaliste, comme Pierre-Alain Blais aujourd’hui, mais d’un style tout à fait différent. En plus, le personnel du journal m’appuyait dans les tâches de soutien de l’Union.
En 1990, Agricom déménage pour la quatrième fois, et revient dans la maison qu’il avait occupé en 86, mais avec un autre numéro civique. Suite au décès du regretté Rodolphe Saumure, son ancien propriétaire, la maison a été acquise puis déménagée à son emplacement actuel par nul autre que Pierre Glaude!

PG- Au village, la bâtisse dans laquelle nous louions a changé de propriétaires je ne sais plus combien de fois. Mais à chaque fois, notre loyer augmentait pour être rendu au double quatre ans plus tard. J’ai alors proposé cette maison que j’avais au départ pensé à transformer en gîte du passant. En même temps, cela mettait un terme au statut de nomade et il le fallait, parce que bouger tout notre attirail n’était plus très aisé. Nous y sommes depuis treize ans et nous avons maintenant notre enseigne au bord du chemin.

AGRICOM- Donc en 1990,vous avez une bonne équipe, du matériel acceptable, un « chez vous », que vous manque-t-il’

PG-Ce qu’il nous manque va nous arriver en 1993, lorsque l’UCFO se qualifiera dans le cadre de la loi sur le financement stable des organismes agricoles. Ce fut difficile d’accéder à ce statut et Agricom a servi de fer de lance. Je me souviens encore comment à huis clos, le ministre des Affaires francophones de l’époque, Gilles Pouliot a brandi un numéro d’Agricom sous le nez du ministre de l’Agriculture en disant: Regardez! Ils sont sérieux, ils ont un journal!

Avec le financement stable, l’Union des cultivateurs franco-ontariens va pouvoir se développer et son journal aussi. La survie est enfin assurée.

PG- C’est le retour de l’ascenseur. Agricom avait procuré une deuxième vie à l’UCFO et cette dernière pouvait maintenant contribué à l’épanouissement de son journal.

La survie du Collège d’Alfred au c’ur des préoccupations

AGRICOM- Et l’évolution du journal à partir de là?
PG- Il a continué le rôle qui était le sien, se faire la voix, l’organe d’information de l’Union des cultivateurs franco-ontariens. Les menaces de fermeture du Collège d’Alfred ont été au c’ur des préoccupations de l’UCFO dans les dix dernières années. Encore une fois, Agricom a été un instrument important pour contrer ce qui est passé plus d’une fois, à un cheveu d’arriver: la fermeture.

À trois reprises, l’UCFO a entrepris un lobbying important auprès des élus politiques et de la haute direction de l’Université de Guelph pour éviter le pire. À chaque fois, avec son propre journal comme tribune il était plus aisé de faire bouger l’opinion publique. Aujourd’hui avec le Conseil communautaire qui est constitué de gens de la collectivité rurale, l’intervention de l’UCFO et d’Agricom est moins nécessaire qu’autrefois. L’Université de Guelph n’a pas le choix, elle doit prendre en considération l’opinion de la communauté et elle le sait fort bien!.

Le début d’un grand match, période de croisière

La vitesse de croisière est atteinte. L’on est prêt pour traiter de l’agriculture sous un plus grand angle. Avec l’arrivée de Pierre-Alain Blais on a l’homme de la situation.

AGRICOM- Qu’entendez-vous par « plus grand angle »?
PG- Il y a longtemps que nous voulions aborder l’agriculture sous un angle plus multifonctionnel. L’arrivée de M. Blais a rendu la chose possible. Avec lui, tous les secteurs connexes à l’agriculture peuvent être traités. C’est un érudit dont les compétences d’agronome et de chercheur sont une richesses inestimable. Il a les mêmes aptitudes pour l’analyse des dossiers politiques et son talent de vulgarisateur est inégalé. On n’en demandait pas tant! On a été chanceux.

Aujourd’hui, l’agriculture est beaucoup plus complexe qu’autrefois et le mandat du journal s’en trouve élargit. Agricom se doit d’être un journal sérieux capable de tenir les agriculteurs bien informés de toutes les nouvelles tendances et découvertes qui peuvent contribuer à leur succès. Que ce soit l’agriculture de précision, de nouvelles méthodes de culture ou de nouvelles tendances comme les énergies alternatives, la valeur ajoutée du produit, l’agrotourisme ou la culture biologique, nous devons être en mesure de traiter de tout cela, sans négliger ce que l’on a toujours bien fait. Nous avons bâti des traditions et nous continuerons à les perpétuer.

AGRICOM- Quelle sorte de traditions’

PG-Bien, je pense que nous sommes probablement le seul journal à publier chaque année, la photo de tous les nouveaux diplômés du Collège d’Alfred. C’est pour nous une fierté à laquelle nous sommes heureux de nous associer. Il y a aussi les événements des clubs de 4-H et les expositions des Clubs Holstein auxquels nous accordons une couverture détaillée. Nous sommes conscients de l’importance de ces activités pour l’ensemble des agriculteurs. C’est une réalité de la vie rurale tout comme les foires de printemps lorsque les agriculteurs commencent à avoir des fourmis dans les jambes.

AGRICOM- Comment envisagez l’avenir d’Agricom’
PG- Je peux partir tranquille le journal est entre bonnes mains. L’équipe a atteint une masse critique qui ne met plus le journal en danger lorsqu’elle perd un membre. Et, puis Agricom a une équipe forte qui génère sa propre énergie. Ça me permet de me retirer en douceur et de prendre davantage un rôle de conseiller. Et puis n’oubliez pas, nous avons rendez-vous dans dix ans!

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