Volume 28 Numéro 18 Le 18 mai 2011

Harper et la bouffe

Par Sylvain Charlebois, Vice Doyen - Recherche et Études Supérieures, Université de Guelph


 

Depuis les dernières élections fédérales, c’est la consternation chez l’élite libérale; les bloquistes vivent des moments de crise existentielle, c’est la fête chez Jack et les Harper festoient au 24, Sussex Drive. Cependant, il n’y aura certes aucune lune de miel pour le 41e gouvernement canadien. En effet, avec une majorité au Parlement canadien, on doit s’attendre à quelques changements majeurs de la part du gouvernement Harper, et tout particulièrement en ce qui concerne les politiques en matière agroalimentaire.

 

Étonnamment, l’alimentation n’a pas vraiment soulevé les passions des électeurs, durant les élections printanières, mais on risque d’en entendre parler abondamment au cours des quatre prochaines années. D’abord, la Commission canadienne du blé (CCB), une cible de prédilection de l’ancien gouvernement minoritaire, verra sûrement son monopole menacé. Depuis 70 ans, elle est le comptoir unique de vente de céréales (blé et orge) au Canada et les agriculteurs qui veulent exporter leur grain doivent passer par cet organisme. À défaut de se conformer à cette règle, les producteurs risquent la prison. Cette politique fait fi d’une iniquité économique qui crève les yeux, puisque les producteurs ontariens et québécois ne sont aucunement concernés par ce monopole. Avec une majorité, les producteurs de l’Ouest s’attendent à une réforme, et ce, dès cette année. D’une part, ce changement risque d’ébrouer le visage agricole de l’Ouest de façon viscérale.

 

D’autre part, la disparition du Bloc ne menacera pas, outre mesure, l’existence de la gestion de l’offre au Canada. La gestion de l’offre est le mécanisme par lequel les producteurs canadiens de lait, de volailles et d’œufs ajustent leur production afin de répondre aux besoins des consommateurs d’ici. Les conservateurs doivent leur majorité parlementaire à l’Ontario, province qui défend les vertus de ce mécanisme, et ce, tout autant que le Québec. Ainsi, le gouvernement Harper ne l’oubliera sûrement pas et même si plusieurs pourfendeurs croient que la gestion de l’offre est un mécanisme vétuste et obsolète, ils devront se tenir tranquille pendant encore un moment. 

 

Durant le règne des conservateurs, le Canada devra se doter d’une vision, en agroalimentaire, qui se souscrit désormais à une fusion conceptuelle entre l’alimentation et la santé. Notre pays en a grandement besoin et à ce sujet, les conservateurs devront convaincre. De plus, d’autres partis, tel que le Parti libéral, ont pourtant suggéré qu’un tel exercice soit nécessaire, mais les conservateurs ne l’ont pas fait. Ainsi, lorsqu’on regarde la nouvelle carte politique du pays, il est difficile de croire que les conservateurs resteront inertes.    

 

Depuis le 2 mai, l’Ontario a rejoint l’Ouest au détriment du Québec. Vraisemblablement, le commerce agricole domestique et ses politiques miseront davantage sur la région de l’Asie-Pacifique, et non l’Europe, car cette fois, contrairement aux élections passées, plusieurs Asiatiques ont voté pour les conservateurs. Durant ces dernières années, les conservateurs ont réussi à comprendre que le Canada change, s’urbanise et se transforme peu à peu. L’agriculture canadienne mute vers quelque chose de nouveau, mais demeure tout de même mal comprise par les urbains. Aujourd’hui, la base du pouvoir conservateur englobe Vancouver, Calgary, Ottawa et Toronto. En effet, la grande majorité de la députation conservatrice provient de ces régions. D’ailleurs, le Gouvernement Harper, un gouvernement qui favorise de façon inhérente le commerce international et le libre marché, a obtenu l’électorat nécessaire afin d’éliminer le clivage qui existe entre les régions urbaines et rurales au pays. Pour le Canada, une nouvelle vision agroalimentaire peut potentiellement joindre ces deux univers. Hélas, tout cela peut se faire sans le Québec.

 

Somme toute, une politique agroalimentaire absolue doit surtout miser sur l’innovation. Par exemple, Santé Canada, reconnu par l’industrie pour avoir une bureaucratie lourde et malaisée, devra s’ajuster. L’industrie agroalimentaire devra innover et introduire de nouveaux produits pour croitre, car la population canadienne vieillit et mange moins. De plus, avec l’augmentation des prix des aliments et le coût de l’énergie qui explose, plusieurs forces macroéconomiques suggèrent de faire les choses autrement. Ainsi, un cadre réglementaire flexible et efficace s’impose, mais présentement, Santé Canada ne l’offre aucunement. Or, le gouvernement Harper en est conscient et sait que tout cela doit changer afin d’offrir aux consommateurs d’ici ce qu’ils désirent et ce qu’ils méritent. 

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