Volume 32 Numéro 14 Le 20 mars 2015

Investisseurs fonciers : qui sont les joueurs?


Photo ILessard

Par Étienne Gosselin


On distingue deux sortes de modèles d’affaires en matière d’acquisition de terres agricoles : les sociétés d’investissement, qui s’impliquent dans la gestion courante des terres par des partenariats et les fonds d’investissement, qui achètent des terres pour les relouer.

« Notre approche se veut harmonieuse, sans tension ni acrimonie, assure Clément Gagnon, de Partenaires Agricoles, une société d’investissement. Nous effectuons notre démarchage par le bouche à oreille. Chaque semaine, nous recevons environ quatre appels téléphoniques de propriétaires qui veulent vendre parce qu’ils sont trop âgés, malades, sans relève. Nous proposons des coexploitations à 50 % ou des achats à 100 % des terres, au prix de leur valeur marchande. » Surface minimale considérée : 100 hectares.

Une autre société présente en Ontario, Pangea, propose un modèle de 810 hectares (2000 acres), loin devant les acréages moyens des fermes ontariennes (99 hectares) et canadiennes (315 hectares) compilées par Statistique Canada (recensement 2011). Chez Pangea, la propriété des terres est répartie à 49 % pour l’organisation et à 51 % pour l’agriculteur, qui demeure ainsi le gestionnaire décisionnel. La coentreprise formée porte le nom de Société opérante agricole (SOA).

À Moose Creek, le partage de la ferme familiale a laissé à Thomas Uhr et à sa conjointe Vicky Robinson 283 hectares. Insuffisante pour assurer un salaire à Vicky, Thomas était à la recherche d’une manière d’agrandir l’entreprise. « J’estime qu’il me fallait au moins 600 hectares, analyse le propriétaire de Laurentia Farms. Pour financer cette superficie, les banques trouvaient leur délai de récupération trop long. Puis, j’ai reçu un appel de Pangea, qui m’offrait de trouver des terres pour atteindre une superficie viable. Nous avons formé une SOA dans laquelle je demeure propriétaire de mes terres et de mes équipements et où les profits sont partagés. En 2008, quand l’économie a chuté, je me suis rappelé ces histoires de Chinois qui investissent dans les terres, pour sécuriser leurs approvisionnements alimentaires et pour éviter de perdre leurs avoirs. »

Fonds d’investissement
En plus de Pangea et Partenaires Agricoles, d’autres joueurs sont implantés dans le paysage ontarien : Bonnefield Financial (siège social à Ottawa; présente dans cinq provinces), AgInvest (exploite plus de 1600 hectares dans le sud-ouest ontarien), Assiniboia Capital (le plus grand fonds d’investissement au Canada avec 46 500 hectares) et Agcapita (surtout basé en Saskatchewan).

Agcapita, en opération depuis 2008, a retiré plus de 8000 hectares de son portefeuille l’an passé, vendant du coup à 2305 $/ha des terres de l’Ouest canadien payées 1144 $/ha sept ans plus tôt.

Même les régimes de retraite s’y mettent, mais pas le colosse Teachers, qui investit dans le secteur des ressources naturelles, mais ne détient pas de superficies cultivables en Ontario ou au Canada, assure Deborah Allan, vice-présidente aux communications de ce régime au portefeuille d’actifs pourtant bien diversifiés.

Pour ou contre?
Dans un rapport publié le 10 mars dernier et dont le titre est sans équivoque – Losing Our Grip –, la National Farmers Union s’insurge face à la prise de contrôle des terres canadiennes. Selon l’organisation, la concentration nuit aussi bien à l’autonomie des agriculteurs qu’à la souveraineté alimentaire, à l’établissement des jeunes et aux investissements à long terme nécessaires pour garder les sols en santé.

Le producteur de la Saskatchewan et membre du conseil d’administration de l’Union, Matt Gehl, dit même que si rien n’est fait du côté politique et réglementaire, « le Canada va perdre sa prochaine génération en renvoyant les jeunes à un état de servage auquel nos ancêtres essayaient de se soustraire ».

Alors que se déroulaient les 16 et 17 mars derniers une commission parlementaire à Québec sur le sujet de l’accaparement des terres, l’Union des producteurs agricoles s’est prononcée rigoureusement contre la venue de sociétés et de fonds sur son territoire et le vocabulaire qu’elle utilise – financiarisation des terres, spéculation, mégafermes invendables – ne trompe pas.

À la Fédération de l’agriculture de l’Ontario, Réjean Pommainville, membre du conseil d’administration, révèle que la Fédération n’a pas encore pris position sur le sujet, n’ayant pas reçu de résolution en ce sens de ses membres. « On travaille pour protéger le territoire agricole en général, mais il est trop prématuré pour nous prononcer. » De son côté, l’Union des cultivateurs franco-ontariens n’est ni pour ni contre. Elle étudie le phénomène et poursuit sa réflexion.

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