Volume 33 Numéro 09 Le 18 décembre 2015

Le système de gestion de l’offre du Canada fait l’envie du monde entier


Par Bruce Muirhead


Un recent article d’Alan Freeman publié dans iPolitics prétendait que la gestion de l’offre « coûte cher, est irrationnelle et est vouée à l’échec ». L’article comparait le système à quelque chose que nous aurions pu voir dans la Roumanie de Ceaușescu. Or, cet argumentaire ne pourrait être plus erroné. La gestion de l’offre date de l’ère post-néolibérale, et dans les secteurs canadiens où elle est en vigueur, elle représente l’avenir d’une gestion sensée au 21e siècle. Elle permet aux producteurs de se dégager un revenu décent, tout en fournissant un produit concurrentiel de qualité aux consommateurs. De plus, elle contribue à assurer la souveraineté et la sécurité alimentaires au Canada. La prescription proposée par M. Freeman dans son article nous ramènerait au milieu du 19e siècle, moment où les gens riches et puissants géraient tout au détriment des moins nantis. Fait important : la gestion de l’offre n’est pas une subvention – et c’est une chose que reconnaissent les gouvernements au Canada. Jeff Leal, le ministre ontarien de l’Agriculture, a d’ailleurs véhiculé ce message de manière très appropriée en précisant que la gestion de l’offre « est l’un des meilleurs modèles économiques jamais conçus pour l’agriculture, puisqu’il ne coûte rien aux gouvernements ». Or, ce n’est pas le cas dans d’autres pays, où les gouvernements doivent verser des milliards de dollars en mesures de soutien. À titre d’exemple, le plus récent U.S. Farm Bill, adopté en février 2014, prévoit le versement de mille milliards de dollars américains en soutien agricole sur dix ans. Dans l’UE, des milliards d’euros sont versés pour appuyer l’agriculture. En effet, il en coûte environ 50 milliards d’euros par année pour subventionner les producteurs de l’UE-28. En outre, dans les pays qui n’offrent pas de soutien financier au secteur agricole, par exemple l’Australie et la Nouvelle-Zélande, les producteurs doivent surmonter des épreuves inimaginables, à un tel point que certains ont simplement baissé les bras et abandonné leur entreprise. En Australie, cela a entraîné l’achat de grandes portions du pays par des sociétés d’État étrangères. Par exemple Hassad Food, au Qatar, a eu recours à ce genre de transactions qualifiées de « non commerciales » pour alimenter sa propre population. Le plan qatarien est de parvenir à alimenter 30 % de sa population au moyen d’aliments cultivés en Australie. La situation s’est tellement détériorée que même le gouvernement australien, qui est de droite et en faveur de la libre entreprise, a modifié la loi afin que cela ne puisse plus se reproduire. Le Foreign Acquisitions and Takeovers Legislation Amendment Bill (2015) a en effet été adopté le 1er décembre. Cette nouvelle loi amendée fait en sorte de diminuer le seuil au-delà duquel une enquête est ouverte lorsqu’une offre d’achat est déposée pour des terres, faisant passer ce seuil de 231 à seulement 15 millions de dollars australiens. Ce changement majeur démontre l’énormité de la tâche à laquelle doivent s’attaquer les producteurs australiens au sein d’un régime entièrement déréglementé et/ou non subventionné. En effet, la plupart d’entre eux s’aperçoivent qu’ils ne peuvent pas faire concurrence et sont plus que disposés à vendre leurs terres à n’importe quelle entité prête à débourser d’importantes sommes pour réaliser un plan à long terme. En Nouvelle-Zélande, les producteurs sont confrontés à un avenir quasi impossible avec la chute du prix mondial des produits laitiers, qui a atteint un niveau insoutenable au cours des 18 derniers mois. Certains experts prétendent que les prix mondiaux ne se rétabliront pas avant que l’année 2017 soit bien avancée, ce qui pourrait signifier la faillite pour bon nombre de producteurs. Et qu’en est-il du modèle des États-Unis, celui que M. Freeman aimerait voir le Canada copier? Comme mentionné, il fonctionne au moyen de subventions, mais ne se porte tout de même pas bien. Aux États-Unis, les revenus agricoles nets sont à leur plus bas niveau depuis 2002 – selon l’USDA, la baisse a été de 36 % cette année par rapport à 2014 –, et beaucoup de producteurs ont de la difficulté à joindre les deux bouts, avec les conséquences qui s’en suivent. M. Freeman sait-il que Land O’Lakes, une importante coopérative laitière des États-Unis, a imposé des quotas à ses membres – tout comme le fait le système canadien? Voici ce que la coopérative a déclaré : « À partir du 1er janvier (2016), la coopérative implantera un programme d’offre pour le lait,  »qui nous permettra de mieux harmoniser la production laitière des membres à notre capacité opérationnelle et d’offrir un accès aux marchés les plus rentables » ». La coopérative n’a tout simplement pas suffisamment d’espace pour entreposer tout le lait produit. Or, je suis certain que d’autres laiteries emboîteront le pas; les producteurs laitiers des États-Unis devant à l’heure actuelle jeter des dizaines de millions de litres de lait. L’une des raisons qui expliquent cette situation est qu’il n’y a pas de « montée de la demande » pour les produits laitiers en Chine – comme le prétend M. Freeman. Vous n’avez qu’à demander à la Nouvelle-Zélande! Le marché chinois s’est grandement évaporé. De plus, les marchés d’exportation auxquels le Canada pourrait, selon M. Freeman, accéder en l’absence de la gestion de l’offre n’existent simplement pas. Il note que « dans un monde normal, le Canada exporterait les surplus (de lait)… ». Or, ma question est la suivante : où? Il n’a clairement aucune idée que dans un monde où les surplus de lait abondent – et où cette situation perdurera probablement pendant un long moment – il n’est pas possible de procéder à des exportations rentables. Les producteurs laitiers européens sont sortis dans les rues, entre autres à Bruxelles et Paris, et ceux des États-Unis sont reconnaissants envers leur gouvernement, qui continue de les soutenir. Les producteurs laitiers de la Nouvelle-Zélande, qui dépendent des marchés de l’exportation, agonisent, puisque les marchés se sont taris ou ont été volés par des concurrents, possiblement subventionnés, offrant les produits à moindre prix. Ils se demandent ce qui est advenu de leur monde. Tant de choses sont erronées dans l’article de M. Freeman qu’il me faudrait plus de 900 mots pour y répondre, mais les données montrent que ses affirmations sont totalement déficientes. De plus, le fait que le Canada demeure le seul pays à avoir des quotas – ce qui lui semble diabolique – ne peut servir d’argument. Comme mes parents me le disaient : « si tout le monde sautait en bas du pont, le ferais-tu toi aussi? ». Le monde continue de tourner, comme le souligne M. Freeman, mais pas dans la direction qu’il suggère. Land O’Lakes a imposé des quotas à ses membres, et je donne deux ans à l’UE avant qu’elle réimpose des quotas en raison des océans de lait qui ne peuvent être vendus. Partout dans le monde, les producteurs laitiers ne savent plus où se tourner. Le système canadien est on ne peut plus sensé pour tous les intervenants concernés, et particulièrement pour les producteurs et les consommateurs.

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