Le 2 septembre 2004

Les chèvres de monsieur Edwards et de madame Simmons

Par Chantal Quirion


Babylone, un mâle dominant exerce ses privilèges et fait entendre son chant de séduction, une litanie pas très mélodieuse à l’oreille humaine mais qui semble bien fonctionner auprès de la gente caprine. Photo C.Quirion.

Soixante-dix pour cent de la population mondiale consomme de la chèvre. Même s’il ne s’agit pas d’une habitude très répandue en Amérique du Nord, le marché est en pleine expansion, estime la productrice caprine, Cheryl Simmons. « C’est une viande qui gagne à être connue, affirme-t-elle. Le chevreau en particulier est absolument délicieux et sa chair tendre et délicate permet les plats les plus raffinés. »

Originaire de Montréal, le couple Alfred Edwards et Cheryl Simmons, aidé de leur fille de seize ans, Veron, pratique l’élevage caprin depuis six ans et se spécialise dans la race Boer, réputée comme l’une des meilleures pour la boucherie.

Lorsqu’il y a vingt ans ils achetèrent soixante-quinze acres de terrain et une maison à Lefaivre, leurs projets n’étaient pas encore déterminés. Ils pressentaient cependant le potentiel d’une exploitation agricole.

Après cet achat, ils continuèrent à habiter Montréal pendant dix ans et à y exercer leur profession, Mme Simmons dans le domaine de la santé et M. Edwards, à titre de charpentier et ébéniste.

Attirés par le calme et la tranquillité de la campagne, ils finirent par s’installer à Lefaivre, continuant malgré tout à exercer dans la métropole québécoise, ce que Mme Simmons fait toujours d’ailleurs.

Il y a six ans, ils amorçaient un tournant décisif et se lançaient dans l’élevage. Depuis lors, M. Edwards se consacre exclusivement à cette occupation alors que Mme Simmons et Veron y consacrent tout leurs temps libres. L’entreprise familiale procure à tous, beaucoup de plaisir. « Veron est très douée avec les chèvres, constate sa mère. C’est elle qui administre les médicaments, car avec elle, les animaux se laissent faire et répondent tout de suite à son appel. On dirait qu’elle a un don! »

Pourquoi opter pour la chèvre?
Au départ, la taille de l’animal avait pour eux de l’importance. Sans expérience, ils ne voulaient pas d’une bête plus grosse qu’eux. Ils s’intéressèrent à la chèvre et au mouton mais le spectre de la « tremblante du mouton » les incita à choisir l’élevage caprin.

Devant le coût élevé du matériel et des installations inhérentes à la production laitière ils jugèrent l’investissement hors de leur portée et ils s’engagèrent dans l’élevage caprin de boucherie. « Un bon choix », constatent-ils, vu la tendance actuelle des producteurs caprins laitiers qui se convertissent à l’élevage de boucherie. « Même des éleveurs de bovins commencent à considérer cette avenue », constate Mme Simmons.

En 1998, ils débutent avec un troupeau de treize sujets « Boer » pur-sang, une race importée de l’Afrique du Sud et introduite au Canada il y a environ vingt ans. Le nom tire son origine des colons hollandais, les Boer, qui s’établirent dans la région africaine d’où provient cette chèvre blanche et brune à poil mi-long et à longues oreilles. « Une race faite forte, disent-ils, parfaitement adaptée à notre climat froid et très résistante à la maladie. Sa chair compacte offre un excellent rendement en terme de carcasse et elle présente très peu de gras. Elle est grandement appréciée des consommateurs.

Et qui sont ces consommateurs’
Pour l’heure, Alfred Edwards et Cheryl Simmons écoulent toute leur production en vendant exclusivement à des particuliers à Montréal. La demande est grande et la publicité se fait d’elle-même d’un client satisfait à un autre.

Ils font boucherie seulement sur commande et livrent des produits frais, rien de surgelé.

Les commandes varient d’un client à l’autre et on remarque que certaines ethnies ont des préférences particulières. Les Antillais par exemple, ne veulent que des mâles, les communautés d’origines méditerranéennes recherchent un animal sans gras alors que celles originaires du Moyen-Orient apprécient la texture et le goût d’une viande assez persillée. Certains clients veulent la tête et d’autres se donnent un mal fou pour enlever le poil des pattes avec lesquelles ils confectionnent un plat traditionnel. Certains veulent un jeune animal alors que d’autres préfèrent le goût plus accentué d’un adulte.

En croisant la Boer à d’autres races, Alfred Edwards et son épouse sont arrivés à élargir la gamme de leur produits et à satisfaire tout le monde. Cependant, ils ne desservent pas les clientèles cascher et halal parce que disent-ils, ils n’ont pas les infrastructures pour pratiquer selon les exigences de ces rituels.

Où en sont-ils rendus’
En limitant les naissances à deux fois par année, et obtenant des jumeaux pour la grande majorité d’entre elles, le troupeau compte aujourd’hui cent vingt têtes. Nombre que l’on maintient en vendant une centaine de sujets par année.

La période de gestation est relativement courte, cent vingt jours, mentionne Mme Simmons qui affirme que bien que cela permettrait d’augmenter le nombre de gestations par année, eux, pour la santé et la longévité de leurs sujets, préfèrent s’en tenir à deux. Quant aux chevreaux, on attend qu’ils aient au moins cinq ou six mois avant de les faire passer dans l’assiette.

D’autres races ont été intégrées au troupeau comme la Alpin et la Nebian qu’ils utilisent pour les croisements ainsi que quelques femelles Saneen, une race laitière qu’ils gardent pour assurer l’alimentation des nouveau-nés en cas de besoin. Il arrive qu’une « mère » ne veuille pas ou ne puisse pas alimenter son ou ses petits. Ce qui arrive parfois, surtout quand il y a des triplets. Ils ont même déjà eu des quadruplets!

Juste pour le plaisir, ils ont acquis une petite chèvre d’origine espagnole, une Mancha, qui avec ses minuscules oreilles à ras de tête et son petit minois cabotin, les a littéralement séduits.

Pour la reproduction, ils s’en remettent à Geep et à Babylone, deux superbes mâles Boer. Les adultes sont séparés en deux groupes et les mères sont isolées en fin de gestation. Lorsque les chevreaux sont sevrés, c’est à dire après deux ou trois jours, ils rejoignent l’enclos destiné aux jeunes où ils resteront pendant une douzaine de semaines avant d’intégrer le troupeau d’adultes. « La chèvre est un animal grégaire qui ne supporte pas la solitude », remarque Mme Simmons, confiant que c’est parfois utile pour convaincre une chèvre de cesser de sauter la clôture. En l’isolant du troupeau quelques temps, on arrive à lui faire comprendre qu’elle est mieux de s’en abstenir si elle ne veut plus être privée de la compagnie des autres. En général, ce conditionnement fonctionne bien.

Les bienfaits de l’expérience
Au cours de ces années ils ont développé un sens aigu de l’observation. Ils ont appris à reconnaître et à interpréter les symptômes révélant soit la maladie, la présence de parasites, une carences alimentaire ou encore à repérer tout changement dans la démarche qui pourrait indiquer une blessure. « M. Edwards, confie son épouse, est imbattable. Il ne dit pas un mot, il s’installe et il regarde. Même si les chèvres sont au loin, il voit tout! Une qui traîne légèrement de la patte, l’autre qui semble trop tranquille ou encore, une qui s’agite anormalement ».

C’est d’ailleurs cette capacité de diagnostiquer rapidement qui les distinguent des éleveurs qu’ils étaient au début. Cette expérience acquise parfois chèrement en perdant un animal, leur permet aujourd’hui de donner les bons soins au bon moment. Ils en sont ainsi arrivés à un taux de mortalité frôlant presque le zéro.

Cependant, une chose reste hors de leur contrôle, les trous de marmottes! Pour les éleveurs de chèvres ces trous sont de véritables calamités qui entraînent de nombreuses blessures lorsque l’animal dans sa course y dépose malencontreusement la patte. Puisqu’ils doivent faire avec, ils redoublent d’attention pour les animaux aux pâturages.

Projets d’avenir
Le sourire de M. Edwards au volant de son tracteur en dit suffisamment long pour conclure que ce mode de vie lui convient parfaitement. Quant à Mme Simmons elle avoue qu’elle adore l’élevage parce qu’à chaque jour elle apprend quelque chose de nouveau. Éventuellement, elle voudrait bien explorer les nombreuses possibilités de transformation et se dit particulièrement attirée par la fabrication de savons et de lotions. Pour Veron, l’expérience a confirmé son attrait pour le travail auprès des animaux. Elle veut faire ses études en médecine vétérinaire.

Finalement, une famille qui se complète bien, M. Edwards qui en plus de l’élevage s’occupe des grandes cultures et de la réfaction des bâtiments, Mme Simmons qui veut développer les secteurs connexes et Veron qui excelle déjà dans les soins médicaux!

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