Économie et politique

Les fromageries ontariennes menacées par le libre-échange


Le gouvernement Harper aurait consenti à plus que doubler la quantité de fromages européens exportés au Canada, ce qui met entre autres à risque l’industrie fromagère de l’Ontario et du Québec.

Isabelle Lessard

Par Isabelle Lessard
Rédactrice en chef
redaction@journalagricom.ca


La conclusion de l’entente de principe sur l’Accord de libre-échange Canada-Union européenne annoncée le 18 octobre risque de coûter cher à l’industrie laitière canadienne. Le gouvernement Harper aurait consenti à plus que doubler la quantité de fromages européens exportés au Canada, ce qui met entre autres à risque l’industrie fromagère de l’Ontario et du Québec.

La question des produits laitiers était l’un des derniers points sur lesquels devaient s’entendre les deux parties pour conclure les négociations du « plus vaste et plus ambitieux accord commercial jamais conclu », qui traînent en longueur depuis 2009. Le gouvernement a publié sur son site un document résumant les gains du Canada, mais qui ne mentionne toutefois pas ce que le pays a dû céder pour arriver à une entente entre les deux parties.

Or, c’est justement là où le bât blesse. Selon certaines sources, l’entente donnerait droit à l’Union européenne d’exporter au Canada jusqu’à 30 000 tonnes de fromages sans tarifs, ce qui constitue plus que le double du montant actuel de 13 500 tonnes. Cela représenterait 66 % des importations canadiennes de fromages.

Bien que l’accord représente d’importants gains pour l’exportation de porcs et de bœufs canadiens, la nouvelle a eu l’effet d’une bombe dans la communauté agricole. Partout au pays, des voix se sont fait entendre pour dénoncer cette entente qui serait signée au détriment des producteurs laitiers et des fromageries canadiennes.

Les Producteurs laitiers du Canada (PLC) ont affirmé qu’ils n’appuieraient pas le gouvernement Harper s’il accepte un accord qui nuit à l’industrie laitière locale.

« Ils sont en train de mettre la hache et de couper de moitié notre industrie de fromages fins. C’est complètement inacceptable », a indiqué la directrice adjointe des communications des PLC, Thérèse Beaulieu.

Même son de cloche chez le Dairy Farmers of Ontario qui affirme avoir « d’importantes craintes au sujet des impacts sur la production laitière ». Dans un communiqué de presse, l’association se dit choquée d’avoir si peu de soutien du gouvernement conservateur au sujet de la gestion de l’offre. « Nos agriculteurs exigent que le gouvernement harmonise ses actions avec ses discours en s’affichant haut et fort en faveur de l’industrie laitière canadienne et en ne donnant pas en échange notre secteur laitier », mentionne-t-on.

Le directeur des communications de l’organisme, Graham Lloyd, affirme que cette entente se traduira par une réduction de 5,25 % du quota à la ferme, soit une perte de revenu de 150 millions $.

Or, le secrétaire parlementaire à l’Agriculture, Pierre Lemieux, a spécifié qu’en tenant compte de l’augmentation de la demande de produits laitiers, il estime que les producteurs laitiers seront en mesure de récupérer cette part de marché dans un peu plus de deux ans.

Les fromagers inquiets
Interviewés par Agricom, Yves Gauthier et Éric Lafontaine, respectivement directeurs généraux de la Fromagerie Thornloe et St-Albert, se sont dits inquiets des possibles répercussions sur leurs entreprises et ont suivi avec beaucoup d’intérêt la diffusion au compte-gouttes des informations à ce sujet. Ils trouvent eux aussi injuste que le gouvernement ait accepté de sacrifier l’industrie laitière canadienne au profit du bœuf et du porc, d’autant plus que cela ne donnera pas un plus grand accès au marché européen pour les fromages d’ici.

« L’Union européenne va avoir droit d’entrer beaucoup de fromage au Canada, mais nos fromageries ne pourront pas exporter autant », s’insurge Éric Lafontaine.

Qui dit plus de fromages européens sur les tablettes des épiceries veut également dire que les produits canadiens perdront certaines parts du marché au profit des fromageries étrangères. Plusieurs fromageries locales craignent donc de devoir ajuster leurs prix à la baisse pour rivaliser avec les prix moins élevés des fromages européens.

« [Les fromages canadiens] vont devoir compétitionner les bries et toutes les autres variétés de fromages européens qui sont subventionnés [par leur gouvernement] », soutient Thérèse Beaulieu.

Ce sont d’ailleurs les fromageries artisanales qui risquent le plus de souffrir de cette ouverture des frontières canadiennes. Les PLC vont même jusqu’à dire que plusieurs fromageries locales pourraient être menacées de fermeture si l’accord de libre-échange est ratifié.

Dans son discours prononcé à Bruxelles, en Belgique, le premier ministre du Canada, Stephen Harper a promis de dédommager l’industrie pour les pertes monétaires encourues. « Dans la mesure où nous nous attendons à une perte de marché domestique pour les producteurs de fromages, cette perte devrait être minime et temporaire, et fera l’objet de compensations par le gouvernement du Canada », a-t-il mentionné.

M. Harper s’est engagé à surveiller les répercussions tout au long de la période de mise en œuvre de l’accord, puis pour les trois années suivantes.

Spécifions que l’entente devra être ratifiée par chacune des provinces canadiennes, de même que par les 28 pays de l’Union européenne, ce qui risque de repousser l’entrée en vigueur de l’accord de libre-échange à dans environ deux ans. Quant à sa mise en œuvre, elle est prévue d’ici sept ans.

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