Le 5 août 2005

Les producteurs demandent une politique agricole axée sur la production primaire plutôt que sur l’agroalimentaire

Par Nadia Carrier, collaboration spéciale*


L’honorable Wayne Easter, secrétaire parlementaire du ministre de l’Agriculture et de l’Agroalimentaire vient tout juste de déposer son rapport sur le revenu agricole, Un pouvoir de marché accru pour les producteurs agricoles canadiens. À l’instar des autres rapports récents commandés par le gouvernement fédéral comme La valeur ajoutée dans l’agriculture au Canada (2004) ou Garantir l’avenir de l’agriculture (2002), le rapport de M. Easter semble fournir des recommandations précises quant aux actions à entreprendre afin d’augmenter directement les revenus à la ferme. D’ailleurs, le rapport ne s’attaque pas à l’agroalimentaire en général mais bien à la crise qui sévit chez les producteurs primaires.

Wayne Easter, en plus d’avoir consulté plusieurs producteurs agricoles et groupes de producteurs, a fait une bonne analyse dans son rapport, des raisons pour lesquelles nous en sommes là. Il y mentionne que tandis que l’industrie agroalimentaire dans son ensemble n’est pas en situation de crise, ce sont bien les exploitations et les collectivités agricoles qui vivent une crise qui ne semble qu’aller en empirant.

Quant à la question du soutien apporté par les divers ministères de l’Agriculture, jugé défaillant par nombre de producteurs, Wayne Easter rapporte que selon les consultations, « les politiques agricoles gouvernementales se sont éloignées des préoccupations des producteurs agricoles ».

M. Easter reconnaît aussi que bien que la plupart des ministères de l’agriculture ont des responsabilités à la fois à l’égard des producteurs primaires et de l’industrie de l’agroalimentaire, « la majorité des producteurs jugent que ces ministères ne sont pas parvenus à trouver un équilibre juste entre les deux secteurs, et que les intérêts des producteurs ne sont pas représentés à leur juste valeur ». On souhaite donc que les ministères et les ministres de l’agriculture aient pour rôle principal la défense des intérêts des producteurs primaires.

Les exploitants agricoles: les plus efficaces de la chaîne!

Si certains parlementaires ou autres intervenants semblent nier cette crise ou considérer que ce sont les producteurs qui ont causé leurs propres problèmes en opérant des entreprises qui ne sont pas suffisamment efficientes, il faut préciser que les gains en productivité dans les secteurs agricoles sont beaucoup plus élevés que dans d’autres secteurs comme ceux de la fabrication, de la construction, des transports ou des communications.

Les entreprises agricoles seraient même plus efficaces que la majorité des entreprises agroalimentaires qui leur fournissent des intrants ou qui achètent leurs produits. Ainsi, l’efficacité du secteur agricole n’est pas une cause à la crise actuelle au même titre qu’un gel, une sécheresse, les programmes gouvernementaux, ni même la découverte d’un cas de vache folle, il y a deux ans. Les raisons qui ont causé la présente crise sont bien plus profondes.

S’attaquer aux causes plutôt qu’aux effets
Pourquoi les prix à la ferme sont-ils en déclin, alors que les prix de détail se sont accrus significativement? Pourquoi les coûts des intrants agricoles augmentent-ils sans arrêt, alors que les revenus agricoles attribuables aux marchés ont fléchi si rapidement? Pourquoi, les pressions exercées sur les revenues agricoles sont-elles vécues partout dans le monde et pas seulement au Canada? Ces questions ont contribué à déterminer les causes principales réelles de la crise.

Anatomie d’une crise agricole
Les producteurs doivent lutter pour leur survie:

· Le revenu agricole net réalisé au Canada a décliné, passant de 3 milliards de dollars par année en 1989 à moins de zéro en 2003.

· Le revenu marchand net (revenu net réalisé moins les paiements directs du gouvernement) a presque atteint une valeur négative de moins 5 milliards de dollars en 2003. Si l’on ne tient pas compte des paiements du gouvernement, on constate que le revenu marchand net a été négligeable au cours des 15 dernières années.

· Les revenus non agricoles exprimés en tant que pourcentage du revenu total sont passés de 72% en 1980 à 87% en 2002.

· L’endettement agricole est passé de 23,5 milliards de dollars en 1994 à 48,9 milliards de dollars en 2004.

· Les programmes gouvernementaux ont versé 4,9 milliards de dollars en paiements aux producteurs en 2004, et 4,8 milliards en 2003.

Selon le rapport, les producteurs n’exercent aucune influence sur les prix du marché.

Les grandes entreprises qui leur fournissent des intrants agricoles à une extrémité de la chaîne et achètent leurs produits à l’autre bout, sont de moins en moins nombreuses et de plus en plus puissantes. Ce sont ces multinationales qui contrôlent les prix. Une étude récente a par ailleurs démontré que les multinationales utilisent leur emprise sur le marché pour abaisser les prix consentis aux producteurs, augmenter les prix des intrants, exclure la concurrence et mettre en commun des technologies brevetées. De plus, un autre rapport soutient que pour une région donnée, la majeure partie de chaque dollar dépensé par le consommateur pour l’alimentation revient à seulement deux ou trois détaillants.

Augmenter la part des producteurs
Les participants aux consultations tenues par M. Easter ont identifié différentes solutions afin d’une part, limiter l’emprise des transformateurs sur le marché et d’autre part, augmenter l’emprise des producteurs.

Afin de limiter les répercussions de la consolidation des entreprises agroalimentaires, il est proposé au gouvernement de:

1. Restructurer le Bureau de la concurrence en lui confiant le mandat d’examiner les répercussions des fusions actuelles et proposées sur les producteurs primaires et

2. Renforcer la Loi sur la concurrence de manière à prendre en considération les répercussions de la consolidation sur les producteurs primaires.

La commercialisation collective est aussi vue par les producteurs comme le moyen le plus efficace de compenser l’emprise sur les marchés détenue par les transformateurs, les grossistes ou les détaillants multinationaux. Que ce soit par la formule coopérative, par l’entremise d’offices de commercialisation ou de mécanismes de gestion de l’offre, ils sont pleinement convaincus de son efficacité.

À cet effet, la recommandation de M. Easter est que les gouvernements doivent collaborer avec les producteurs au soutien, au développement et au maintien d’initiatives de commercialisation collectives, tout particulièrement les coopératives et les autres structures contrôlées par les producteurs.

Un autre point intéressant en ce qui a trait à diminuer le pouvoir des multinationales sur les prix est le fait que les participants ont indiqué qu’ils voulaient plus de transparence sur les pratiques d’établissement des prix et qu’à cet effet, l’information sur la part du dollar dépensé pour l’alimentation qui revient au producteur doit être publiée et diffusée le plus largement possible.

Une meilleure gestion des coûts de production créée par réglementation
M. Easter mentionne également dans son rapport qu’il est clair que les plans environnementaux à la ferme et les programmes de sécurité alimentaire à la ferme profitent à toute la population canadienne. Si l’on considère que les producteurs assument à titre individuel la majeure partie des coûts qui y sont reliés tandis que cela représente un avantage pour le grand public, il faut travailler à mettre au point des programmes acceptables au niveau de l’Organisation mondiale du commerce qui consisteraient à réduire les coûts assumés par les producteurs.

Plusieurs autres recommandations ont été faites par M. Easter dans son rapport. Espérons que nos dirigeants en prendront bonne note! Sinon, ils se le feront dire, je n’en doute pas!

On peut consulter le rapport de Wayne Easter, Un pouvoir de marché accru pour les producteurs agricoles canadiens, sur le site internet d’AAC au www.agr.gc.ca/cb/min/index_f.php?s1=agmin&s2=consult&page=rpt0705.

*Nadia Carrier, directrice générale à l’Union des cultivateurs franco-ontariens, est agroéconomiste de formation.

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