Volume 33 Numéro 05 Le 23 octobre 2015

Marianne Vancaemelbeke, une femme courageuse


Marianne Vancaemelbeke pose dans sa demeure à Alfred.

Par Chantal Quirion
redaction@journalagricom.ca


« Le mot impossible ne fait pas partie de mon vocabulaire. » — M. Vancaemelbeke

Elles ne sont pas légion les femmes à la tête d’une entreprise agricole traditionnelle. Il y a une quinzaine d’années, elles faisaient figure d’exception. Dans ce monde d’hommes, Marianne Vancaemelbeke a su frayer son chemin.

Le jour où elle a perdu son « amour, son dur au cœur tendre », elle a choisi de continuer. « Les semaines qui suivent sont les plus difficiles de ma vie. » Pour elle, pour ses deux fils au seuil de l’adolescence, elle décide toutefois que la ferme laitière doit rester les assises de la famille. Penser alors qu’elle allait vendre était bien mal la connaître. Sous son apparente timidité couvait un caractère bien trempé.

Ces événements, Marianne Vancaemelbeke les relate dans L’accident, une nouvelle publiée dans l’ouvrage collectif, Pour se raconter II, Parcours identitaires, paru cette année aux Éditions David. Dans ce récit intimiste et sensible, elle raconte la femme qu’elle est devenue.

L’histoire commence sur la petite ferme du chemin Ritchance, entre Alfred et L’Orignal, dans l’Est ontarien. En moins de quinze ans, elle et son époux, Freddy Claude, en ont fait une entreprise prospère. Mais dorénavant, elle ne peut plus compter que sur elle-même. Un bête accident de la route, à quelques kilomètres de la maison, vient de changer sa destinée. Elle parle du support des voisins en ces circonstances, l’un d’eux a même payé son propre employé pour l’aider. Le troupeau compte alors 120 têtes de bétail. Plusieurs s’étonnent cependant de ne pas voir la pancarte « À vendre », au bord du chemin.

« Le lendemain de l’enterrement, je me suis dit, il faut te reprendre. On venait de louer 200 acres supplémentaires pour faire les foins et on avait des contrats. »

L’arrivée d’un stagiaire sera la bienvenue. Néanmoins, elle devra se résoudre à vendre la magnifique ensileuse récemment acquise en Europe. Cette merveille fait éclater les grains de maïs, ce qui permet d’en maximiser la valeur nutritive. Cette innovation se traduit par autant d’intéressés à en louer les services. Cependant, seul son époux, maniaque de machinerie avait les compétences pour l’entretenir et la réparer. La décision est difficile à prendre, mais incontournable. Jusque-là d’ailleurs, c’est lui qui s’occupait des grandes cultures. Marianne Vancaemelbeke se met donc à potasser dans les livres. Elle ne sent pas pour autant qu’on la prend au sérieux.

« Il fallait toujours être sur ses gardes. Comme femme, tu te devais d’être meilleure pour qu’on te reconnaisse. » S’entourant des conseils de l’agronome Marc Lemoine et ne cessant de poser des questions, Marianne Vancaemelbeke finit toutefois par imposer le respect. Elle met autant de soin dans la gestion du troupeau, « des vaches holsteins enregistrées et soigneusement sélectionnées. »

« J’ai lu et j’ai fait beaucoup de recherche. C’est comme ça que j’ai commencé le soya. J’ai cultivé le sorgho aussi. Et puis un jour, j’avoue que j’ai été assez fière quand certains ont commencé à venir me demander des conseils en regardant mes champs. »

Le début

Comme plusieurs immigrants européens, la famille de Marianne Vancaemelbeke a choisi le Canada pour ses grands espaces. Chez eux, en Belgique, la ferme familiale n’était plus assez grande pour permettre à la relève de s’y installer. Embrun devient alors leur terre d’accueil.

« J’avais 20 ans lorsqu’on est arrivé, c’était un 9 juillet. Les anciens propriétaires nous attendaient pour faire les foins. Ça été un choc thermique! » s’exclame, Mme Vancaemelbeke. D’immenses champs à faucher en pleine canicule, elle s’en souvient très bien! Elle se rappelle tout autant des expressions qui sonnaient étrangement à son oreille.

« Au dîner, la dame m’a dit, veux-tu une liqueur? J’étais surprise. Chez nous, une liqueur, c’est de l’alcool fort. » Les expressions, la langue aussi, le français étant sa seconde langue après le flamand, la jeune femme doit s’adapter. Chemin faisant, elle s’inscrit au baccalauréat en administration à l’Université d’Ottawa avec spécialisation en commerce. Comme dans son pays natal, elle donne un coup de main pour la traite des vaches et travaille sur la ferme l’été et les week-ends. Cependant, elle n’envisage pas suivre la trace de ses parents.

Nous sommes alors dans les années 80, époque où les jeunes de la région se donnent rendez-vous au Bourgetel. C’est là qu’elle va danser avec Freddy Claude, ce beau et grand jeune homme qui combinait autrefois pour sa famille en Belgique. Lui et ses parents se sont aussi laissé séduire par l’abondance de terres canadiennes. Elle l’épousera en 1986. Il travaille sur la ferme de ses parents à Alfred et accepte des travaux à forfait pour plusieurs agriculteurs de la région. Pour sa part, elle occupe un emploi au service des finances de l’Université d’Ottawa. Elle y restera jusqu’à la naissance de leur aîné Frédéric, en 1988. Dans l’intervalle, le couple a fait l’acquisition d’une propriété abritant une grange d’une dizaine d’années et d’une maison centenaire en état de décrépitude. C’est là qu’ils débutent avec deux truies, dont les rejetons bien engraissés leur permettront d’acheter leurs quatre premières génisses pleines. Les voilà installés sur le chemin Ritchance.

« On a vraiment commencé avec pas grand-chose. On a regardé pour la ferme parce que mon mari avait été payé avec deux truies et leurs porcelets par un client qui avait des difficultés financières. Ç’a été la base de notre élevage. »

Parallèlement, la famille s’agrandit avec l’arrivée d’un nouveau poupon, Patrick, en 1989. Dans l’intervalle, la jeune mère a quand même travaillé à l’extérieur comme directrice du marketing chez Dalco. L’ouvrage ne manque pas, mais Marianne Vancaemelbeke ne rechigne pas à la tâche. Mais voilà à peine trois ans qu’ils sont installés que la grange est détruite par les flammes. Heureusement, les animaux sont sauvés, mais il faut se relever. Marianne Vancaemelbeke dira tout de même de cette époque : « Nous étions heureux tous les quatre. »

Les sacrifices seront nombreux, mais le couple saura faire face. Puis, Marianne Vancaemelbeke se retrouvera veuve en 2002. Malgré les défis, elle se fera un devoir de faire fructifier le patrimoine familial. Elle investit dans la modernisation de l’étable et même s’il s’agit d’une petite exploitation elle en est très fière : « Ma laiterie était aussi propre qu’une cuisine! »

Elle apprend à la dure l’ABC des grandes cultures, s’assure de la performance du troupeau pour finalement en 2009, décider de faire encan. Elle a vendu les vaches, mais Frédéric, son aîné, a pris la relève pour les grandes cultures. « C’est un fou de la machinerie comme son père. » En cinq ans, il a doublé la superficie des terres qu’il exploite. Patrick le cadet, est un as de l’électricité, dira-t-elle en concluant sur ce chapitre de sa vie: « Je suis très fière d’eux ils sont ma plus belle réussite. »

Aujourd’hui, elle œuvre dans une sphère bien différente et surtout avec des femmes. Avec l’Union culturelle des Franco-Ontariennes, elle a mené à bien plusieurs projets pour aider au développement de l’entreprenariat féminin en milieu rural. Elle qui se disait bien timide a repoussé ses limites, joignant le groupe des Toastmasters où elle a développé ses compétences en communications. Elle a par la suite fondé une nouvelle branche du club à Hawkesbury dont elle a assumé la présidence avant de se retirer pour des raisons de santé.

« J’étais présidente de trois ou quatre affaires quand on m’a détecté un cancer du sein. » Face à la maladie, elle adoptera cette même attitude de battante. Elle a lu tout ce qu’elle a pu trouver sur le sujet, essayé des techniques expérimentales et médicaments naturels en plus des traitements conventionnels. Bien que le diagnostic soit arrivé à un stade avancé, aujourd’hui il n’y en a plus trace.

Et c’est là son nouveau projet, écrire un livre pour aider les gens atteints du cancer.

« J’ai trouvé qu’il n’y avait pas beaucoup d’information là-dessus et j’ai voulu écrire un livre qui montre toutes les possibilités. » Non, le mot impossible ne fait définitivement pas partie de son vocabulaire.

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