le Vendredi 19 juin 2026
le Mercredi 17 Décembre 2025 9:42 Agriculture

Suisse: adieu veaux, vaches, cochons, couvées…

Le parlement suisse est appelé à se prononcer sur une motion visant à remplacer la viande de bœuf par... des légumes.  — Photo: Pexels Bangkok.
Le parlement suisse est appelé à se prononcer sur une motion visant à remplacer la viande de bœuf par... des légumes.
Photo: Pexels Bangkok.

Peut-on concevoir une industrie agroalimentaire exempte de produits de boucherie? L’épineuse question a été posée au parlement Suisse en décembre. Si la mesure a rapidement été torpillée par ses opposants, il n’en reste pas moins que l’initiative a provoqué un débat sur la question.

Suisse: adieu veaux, vaches, cochons, couvées…
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Selon le journaliste suisse Florent Quiquerez, l’idée de base suscite des sympathies politiques: « Elle veut renforcer la production indigène et durable. Le texte vise ainsi un taux net d’autoapprovisionnement de 70%, alors qu’il n’est que de 46% aujourd’hui. Pour ce faire, il s’agit de promouvoir davantage d’aliments d’origine végétale, et donc de limiter la production de viande, tout en préservant la fertilité des sols, la biodiversité et une eau potable propre. »

Le journaliste Florent Quiquerez estime qu’il y a peu de chance pour que la mesure proposée soit adoptée.

Photo: Courtoisie

Contre la montre

Or, voilà: l’instigatrice du projet, Franziska Herren, veut imposer un calendrier de 10 ans pour effectuer la conversion. « Pour y parvenir, il faudrait réduire considérablement la consommation de viande et fortement augmenter la production végétale destinée à l’alimentation humaine. Selon le gouvernement, ce changement serait impossible », détaille le journaliste.

D’ailleurs, la Commission de l’économie (CER) du National a balayé à l’unanimité l’initiative.  « Dans sa réponse, la commission a dit partager le souci d’un haut degré d’autosuffisance et d’une agriculture durable. Toutefois, l’acceptation de l’initiative entraînerait une intervention massive de l’État dans la production et la consommation et limiterait drastiquement la liberté de choix de la population », explique Quiquerez.

Il peut sembler étonnant que pareille mesure ait été repoussée autant par les partis politiques de droite que de gauche. Certains critiques allèguent que pour atteindre 70%, il faudrait transformer certaines zones protégées en culture ou du moins intensifier la production agricole.

Au Canada

Le Canada compte sa part d’adeptes d’une alimentation végé. « Le cas suisse est fascinant et mérite réflexion ici », estime Sylvain Charlebois, directeur principal du Laboratoire de sciences analytiques en agroalimentaire à l’Université Dalhousie. « Leur initiative a échoué surtout parce qu’elle était trop ambitieuse et mal arrimée aux réalités économiques. Au Canada, un projet comparable aurait très peu de chances d’aboutir: notre pays est beaucoup plus hétérogène, nos systèmes agricoles sont plus complexes, et les impacts sur les prix seraient majeurs. »

Sylvain Charlebois estime que le cas suisse est fascinant et mérite réflexion.

Photo: Linkedin.

Selon lui, l’exemple suisse ouvre tout de même un débat utile: jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour concilier environnement, sécurité alimentaire et compétitivité? Chose certaine, elle n’est pas la seule à se pencher sur la question.

« La Suisse est simplement le cas le plus visible, parce que son système de référendums l’oblige à débattre publiquement de questions complexes. D’autres pays comme les Pays-Bas, la Nouvelle-Zélande ou le Danemark remettent aussi en question certains aspects de leur agriculture, mais rarement de façon aussi directe », dit-il.

Revenant sur l’accueil éventuel d’une telle initiative au Canada, Sylvain Charlebois croit que la chose serait très difficile. « Les éleveurs y verraient une menace pour leur modèle d’affaires déjà fragilisé par les coûts et la réglementation. L’industrie craindrait une perte de compétitivité et les consommateurs, eux, refuseraient les hausses de prix qu’entraînerait inévitablement une baisse de production locale. Le contexte politique canadien n’est pas favorable à des mesures aussi coercitives. »

Plus précisément, l’expert estime qu’une telle approche provoquerait une hausse rapide des prix, puisque le marché canadien dépendrait davantage des importations, souvent plus coûteuses. Elle affaiblirait les fermes familiales, nuirait aux régions rurales et réduirait notre autonomie alimentaire, ce qui, dans un contexte international instable, constituerait un risque majeur.

Un idéal à atteindre?

Faut-il pour autant jeter le bébé avec l’eau du bain? Le professeur Charlebois croit qu’une transition viable doit être progressive, appuyée par l’innovation, une meilleure reconnaissance du rôle des sols et des prairies dans la séquestration du carbone, et surtout par des incitations économiques plutôt que des interdictions. L’objectif n’est pas de produire moins, mais de produire mieux.

« Le cas suisse montre que les transitions agricoles échouent lorsqu’elles ignorent les réalités économiques. Au Canada, la voie à suivre n’est pas la décroissance agricole, mais une modernisation soutenue par la science, l’efficacité et la compétitivité », conclut-il.

Pour sa part, la Fédération biologique du Canada dit croire que les objectifs du projet sont louables, la surconsommation de viande est une source de pollution environnementale; elle rappelle que les viandes rouges sont désormais considérées comme cancérigènes et que leur consommation est découragée par la Société canadienne du cancer.

« On ne peut que soutenir l’objectif de la souveraineté alimentaire », explique la gestionnaire et biologiste Nicole Boudreau. « Les champs cultivés pour nourrir les animaux seraient mieux utilisés s’ils servaient à nourrir directement les humains. Mais c’est sans surprise de constater que la population s’y oppose. Bousculer les habitudes alimentaires des gens est toujours considéré comme une attaque à leurs choix de vie. Il faut faire de l’éducation, miser à long terme, surtout si les agriculteurs doivent modifier leurs systèmes de production axés sur l’élevage », dit-elle.

D’où vient l’idée de cette initiative?

En Suisse, un groupe de citoyens peut proposer de changer la constitution. Il faut pour cela réunir 100 000 signatures autour d’un texte. C’est ce qui s’est passé ici. Il ne s’agit pas de politiciens, d’associations ou de groupes d’intérêt, mais uniquement de citoyens. Le texte passe alors devant le Gouvernement et le Parlement qui peuvent recommander de l’accepter ou de la refuser telle qu’elle ou de l’amender pour tenter de couper l’herbe sous le pied aux initiants. Mais le dernier mot revient au peuple, qui doit se prononcer sur le texte en votation. 

Les débats parlementaires ne sont pas terminés. Le Conseil national, chambre basse, en débat durant cette session. Le Conseil des Etats, chambre haute, le fera lors de la prochaine session en mars. Mais l’issue du débat ne fait aucun doute. Elle sera rejetée sans contre-projet. (Collaboration Florent Quiquerez)

Agricom- Jean-Marc Dufresne- IJL