Dans plusieurs rangs de l’Est ontarien, la question se pose de plus en plus clairement : qui prendra la relève des fermes ? À l’approche de la saison de culture 2026, les producteurs doivent composer avec des marchés variables et des coûts élevés. Mais au-delà des chiffres et des conditions économiques, un enjeu plus profond se dessine : y aura-t-il assez de jeunes pour reprendre les fermes dans les prochaines années?
La situation mérite attention. Selon Statistique Canada, l’âge moyen des exploitants agricoles au Canada était de 56 ans en 2021, et il continue d’augmenter graduellement. Un rapport de l’Institut d’action climatique de la Banque Royale du Canada (RBC) estime qu’environ 40 % des exploitants agricoles canadiens prendront leur retraite d’ici 2033. Le même rapport souligne que 66 % des producteurs n’ont pas de plan de relève et que, d’ici dix ans, près de 60 % des exploitants auront plus de 65 ans. Jamais autant d’agriculteurs n’ont été aussi près de la retraite en même temps.
Dans l’Est ontarien comme ailleurs au pays, le défi ne se limite pas à une seule ferme. Le vieillissement des producteurs et la hausse constante de la valeur des terres exercent une pression réelle sur la capacité de transférer les entreprises à la prochaine génération. « Le renouvellement de la main-d’œuvre agricole représente un enjeu stratégique pour l’économie canadienne », affirme John Stackhouse, premier vice-président du Bureau du chef de la direction à RBC, dans le rapport des agriculteurs recherchés ‘Farmers Wanted’. Selon lui, assurer une transition générationnelle réussie sera essentiel pour maintenir la vitalité du secteur agricole.
Derrière ces chiffres se trouvent des entreprises familiales solides, souvent bâties sur plusieurs générations. C’est le cas de Laurier Lemieux, copropriétaire avec ses deux frères de la ferme Ti-Co, située à Embrun. Les trois frères Lemieux représentent la quatrième génération à la tête de l’entreprise familiale, fondée en 1896 par leur arrière-grand-père.
« Les années jouent contre nous. Rhéal a 71 ans, Robert 68 ans et moi 59 ans. Si la ferme était un livre, nous serions arrivés au dernier chapitre », explique-t-il.
Des fermes de plus en plus difficiles à reprendre
Au fil du temps, comme plusieurs fermes de la région, la ferme Ti-Co a grandi en achetant des terres voisines. Cette croissance a amélioré l’efficacité des opérations et consolidé l’entreprise. Mais elle a aussi fait grimper considérablement sa valeur moyenne à long terme. Les coûts augmentent rapidement, creusant l’écart entre la valeur des exploitations et la capacité financière de la relève.
Aujourd’hui, plusieurs exploitations valent plusieurs millions de dollars. Selon Financement agricole Canada, l’actif moyen d’une ferme canadienne atteignait environ 5,01 millions de dollars en 2023. En Ontario, où la valeur des terres agricoles dépasse 20 000 dollars l’acre en moyenne, la facture augmente rapidement.
Pour un jeune qui souhaite s’établir sans capital important, reprendre l’ensemble d’une entreprise devient souvent irréaliste. Terres, bâtiments, machinerie, équipements : les investissements requis sont majeurs. Même avec la volonté et les compétences, l’accès au financement demeure un obstacle important.
Du côté des cédants, la réflexion dépasse la simple transaction financière. Pour plusieurs familles ancrées dans l’agriculture, l’objectif est d’assurer la continuité du travail accompli au fil des décennies. Après une vie entière consacrée à bâtir et à agrandir l’entreprise, l’idée de vendre les terres en plusieurs lots ne correspond pas toujours à cette vision.
« Notre objectif est de vendre à quelqu’un qui poursuivra avec l’ensemble de nos terres, afin d’assurer la continuité du travail accompli. Notre but est de transférer la ferme à une personne locale, capable de reprendre le tout, pour que les années d’efforts investis ne soient pas perdues », explique Laurier Lemieux.
Selon lui, la séparation des parcelles peut être envisagée, mais elle demeure moins idéale sur le plan opérationnel. « La ferme et ses bâtiments ont été conçus pour fonctionner avec l’ensemble des acres que nous cultivons. Séparer les parcelles ne serait pas la solution qui ferait le plus de sens pour l’ensemble de la ferme. »
Au-delà de l’aspect financier, la décision est aussi chargée d’émotion. Pour les frères Lemieux, la plus grande fierté est d’avoir bâti la ferme ensemble, toute leur vie.
« Ce dont nous sommes le plus fiers, c’est d’avoir travaillé toute notre vie ensemble, comme frères… là où plusieurs ont échoué, un esprit de famille instauré par la génération précédente. »
Dans un contexte où les départs à la retraite s’accélèrent et où la valeur des fermes continue d’augmenter, le défi du transfert dépasse la simple vente. Laurier reconnaît toutefois que, même si l’objectif demeure de vendre l’ensemble pour assurer la continuité, la vente de certaines parcelles pourrait être envisagée afin de permettre à d’autres agriculteurs d’agrandir leur propre ferme.
Même si chaque ferme devra trouver sa propre façon d’assurer le transfert, l’équilibre entre continuité et adaptation demeure fragile. Entre préserver un héritage et s’adapter à la réalité du marché, l’essentiel demeure que la terre continue d’être cultivée.
Agricom – Jérémy Daigle – IJL, jardinier maraîcher et technicien de recherche en biotechnologie.
Références:
Statistique Canada, 2025, âge moyen des agriculteurs
https://www.statcan.gc.ca/o1/fr/plus/8406-faire-carriere-dans-lagriculture-vous-interesse
Institut d’action climatique de RBC, Des agriculteurs recherchés ‘Farmers Wanted’ : le renouvellement de la main-d’œuvre dont le Canada a besoin pour bâtir la prochaine révolution verte, 2024
https://www.rbc.com/fr/leadership-avise/institut-action-climatique/agriculteurs-rapports/agriculteurs-demandes-le-renouvellement-de-la-main-doeuvre-dont-le-canada-a-besoin-pour-mener-la-prochaine-revolution-verte
Rapport sur la valeur des terres agricoles de Financement agricole Canada, 2023, compilation et analyse des actifs moyens des fermes canadiennes
https://assets.ctfassets.net/mmptj4yas0t3/3CFhBPACJLQjBfECVKbRmu/93bd862f535a9cc114bf6f68a4ac0dc5/2023-farmland-values-report-f.pdf