«Avec le président américain, tout est imprévisible.» Pour Nicholas Dessaint, producteur laitier à Sarsfield, à l’est d’Ottawa, la révision de l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM), prévue cette année, soulève des inquiétudes bien concrètes sur le terrain.
Sur sa ferme familiale de cinquième génération, la réalité est bien loin des négociations internationales. Pourtant, leurs impacts pourraient être directs. «Tous les partis fédéraux soutiennent la gestion de l’offre, donc ça devrait durer encore longtemps. Mais on ne sait pas à quoi s’attendre des négociations avec nos voisins du Sud», explique-t-il.
Malgré l’incertitude, il garde une certaine confiance : «Je ne sais pas à quoi m’attendre, mais j’ai confiance que ceux qui nous gouvernent ont à cœur les intérêts des fermes familiales canadiennes.»
Nicholas Dessaint, producteur laitier à Sarsfield, à l’est d’Ottawa
Stabilité au quotidien
Au quotidien, la gestion de l’offre reste un élément central pour les producteurs.
«C’est un système qui fonctionne bien, fait valoir Nicholas Dessaint. On connaît le revenu qu’on touche si on rencontre nos objectifs de production, ce qui aide pour investir et parler au banquier.»
Ce modèle contraste avec celui des États-Unis, où les producteurs sont davantage exposés aux fluctuations du marché mondial. «Les producteurs américains se fient beaucoup plus au prix mondial, avec des fluctuations importantes, explique Nicholas Dessaint. C’est plus difficile pour eux de s’assurer un revenu stable et de de planifier des améliorations ou des projets.»
Dans ce contexte, le système canadien offre une meilleure stabilité des revenus et une plus grande prévisibilité, des avantages plus difficiles à obtenir dans un modèle soumis aux fluctuations du marché mondial.
Pressions américaines : quel impact pour les producteurs d’ici?
L’ACEUM, en vigueur depuis 2020, doit être révisé en 2026. Lors des dernières négociations, le Canada a accordé aux États-Unis un accès équivalant à environ 3,5 % du marché laitier canadien sans tarifs. Selon le copropriétaire de la Ferme Dessaint, ces concessions sont déjà importantes.
Il relativise toutefois le poids du Canada pour les États-Unis : «On n’est pas un grand marché pour eux. On produit à peu près autant qu’un grand État laitier américain.»
La gestion de l’offre canadienne demeure néanmoins un sujet récurrent dans les discussions commerciales entre le Canada et les États-Unis. Lors d’une de ses premières visites au Wisconsin après son élection, le président américain Donald Trump avait promis de «défendre nos producteurs laitiers», tout en dénonçant ce qu’il qualifiait de pratiques «injustes» au Canada.
Même si ces propos datent, certains estiment que les États-Unis veulent prendre plus de place sur le marché canadien et obtenir plus d’ouverture dans le système de gestion de l’offre.
Cela dit, certaines voix de l’industrie américaine nuancent cette perception. Selon la CBC, Shawna Morris, du U.S. Dairy Export Council, affirme qu’il n’est pas exact de dire que les producteurs américains veulent que le Canada abandonne la gestion de l’offre. Ces derniers contestent certains aspects de son application, notamment la façon dont les quotas d’importation sont attribués.
Sur le terrain, la perception est plus nuancée. «Certains producteurs américains respectent notre système. Certains même aimeraient adopter un modèle semblable», souligne Nicholas Dessaint.
SOURCE : FACEBOOK
Critiques du système
Le modèle canadien fait aussi l’objet de critiques au Canada.
L’agroéconomiste Sylvain Charlebois estime que certaines pratiques, comme la disposition des surplus de lait, appelée «skimming» par l’industrie, soit le fait de jeter du lait excédentaire lorsque la production dépasse la demande, sont liées à la structure du système. Dans son texte intitulé «Dump, Baby, Dump», il affirme que ce phénomène serait «le résultat prévisible de la conception du système».
Il précise toutefois que cela ne signifie pas qu’il faut abandonner la gestion de l’offre, mais plutôt la moderniser.
D’autres rappellent aussi que les règles ne sont pas les mêmes partout. Au Canada, par exemple, l’hormone de croissance bovine rBST est interdite, notamment pour des raisons de bien-être animal.
Un secteur important en Ontario
La production laitière demeure un pilier de l’agriculture ontarienne, avec environ 3 187 fermes dans la province. Au-delà des fermes, tout un réseau en dépend, incluant les transformateurs, les transporteurs et les fournisseurs d’équipement. En Ontario, l’industrie laitière soutient environ 80 000 emplois et génère entre 7 et 8 milliards de dollars en retombées économiques, ce qui en fait le principal secteur agricole de la province.
En Ontario, les quotas laitiers représentent une part importante de la valeur des fermes. Depuis 2016, leur prix est plafonné à 24 000 $ par kilogramme de matière grasse par jour dans l’est du Canada (P5), afin de freiner la hausse des prix et de faciliter l’accès à la relève.
Même si le système vise à faciliter l’entrée de la relève, certains défis persistent, rappelle Nicholas Dessaint. «Le prix du quota est plafonné, mais le reste augmente, comme les terres, la machinerie et les équipements. Ça peut rendre l’entrée plus difficile aujourd’hui.»
Un système appelé à évoluer
Pour Nicholas Dessaint, un changement important aurait des conséquences concrètes. «Si la gestion de l’offre disparaissait, ça aurait un impact majeur. Les plus petites fermes familiales pourraient disparaître. Ça nuirait énormément à l’économie régionale.»
Il croit toutefois que ce scénario est très peu probable. Selon lui, le système va plutôt évoluer. «Il va toujours y avoir des modifications pour mieux répondre à la demande. La base de la structure va rester.»
Un dossier à suivre
Avec la révision de l’ACEUM qui approche, les producteurs à travers le pays continueront de suivre les discussions de près.
Entre pressions internationales, critiques économiques et réalités du terrain, ce sont surtout les enjeux liés à la structure de la gestion de l’offre qui sont en cause dans les discussions actuelles.
Pour Nicholas Dessaint, comme pour plusieurs autres producteurs, l’objectif reste le même : préserver un système stable et équitable, tout en s’adaptant à un contexte commercial en constante évolution.