À 22 ans, arrivée au Canada en provenance du Togo il y a sept ans pour poursuivre ses études à Toronto, Natacha Adjakly connaît bien les réalités de l’immigration. Étudiante en économie et innovation sociale, elle a occupé un poste d’assistante de recherche à l’Union des cultivateurs franco-ontariens (UCFO), où elle a choisi de s’intéresser aux changements réglementaires entourant les travailleurs étrangers en agriculture.
« C’est un enjeu qui me touche personnellement comme étudiante internationale, mais aussi académiquement parce qu’on étudie beaucoup les inégalités sociales dans mon programme », explique-t-elle.
Sa recherche portait principalement sur le retour de certaines obligations administratives imposées aux employeurs agricoles dans le cadre du Programme des travailleurs étrangers temporaires. Parmi elles figure la preuve de publicité, qui oblige les producteurs à démontrer qu’ils ont tenté de recruter localement avant d’embaucher des travailleurs étrangers.
Selon les témoignages recueillis, cette exigence entraîne des délais et une lourdeur administrative difficilement compatibles avec les réalités du secteur agricole. « Les producteurs disent que les démarches prennent énormément de temps et peuvent retarder l’arrivée des travailleurs, alors que les travaux agricoles dépendent des saisons », résume la chercheuse.
Natacha Adjakly a réalisé cette étude en tant que stagiaire au sein de l’UCFO.
Les inquiétudes exprimées par les agriculteurs rejoignent d’ailleurs les données publiées récemment par le Canadian Agricultural Human Resource Council. Selon l’organisme, l’Ontario comptait près de 8 700 postes agricoles vacants durant la haute saison en 2022, malgré l’embauche de plus de 29 700 travailleurs étrangers temporaires. Ceux-ci représentaient déjà 23 % de la main-d’œuvre agricole provinciale.
40 000 postes non comblés en 2030
Le rapport prévoit également qu’environ 30 % de la main-d’œuvre agricole domestique prendra sa retraite d’ici 2030, ce qui pourrait faire grimper le manque de travailleurs à plus de 40 000 postes non comblés en Ontario.
Pour plusieurs producteurs interrogés par Natacha Adjakly, le problème ne vient pas d’un manque d’efforts de recrutement local. « Plusieurs disent que les Canadiens ne veulent pas nécessairement travailler dans le secteur agricole parce que les conditions sont exigeantes physiquement et que les salaires ne sont pas toujours compétitifs », rapporte-t-elle.
Certaines fermes tentent donc de s’adapter en embauchant des étudiants pendant l’été ou des retraités à temps partiel. D’autres réfléchissent à l’automatisation, mais les coûts technologiques demeurent souvent trop élevés pour les petites exploitations familiales.
Au fil de ses entrevues, la jeune chercheuse dit surtout avoir été marquée par le sentiment de découragement exprimé par plusieurs producteurs. « Ils ont l’impression d’être délaissés. Plusieurs disent que le gouvernement soutient davantage les grandes entreprises que les petites fermes », souligne-t-elle.
Elle estime aussi que l’agriculture souffre encore d’une mauvaise image auprès des jeunes.« Beaucoup pensent que l’agriculture, c’est seulement travailler dans les champs, alors que c’est un secteur innovant avec beaucoup de possibilités de carrière. »
Pour l’avenir, Natacha Adjakly croit qu’il faudra miser autant sur la sensibilisation que sur des politiques plus souples et adaptées aux réalités agricoles. « Il faut réfléchir aux solutions ensemble. Si les producteurs se regroupent davantage pour faire entendre leur voix, ça pourrait aider à convaincre le gouvernement d’assouplir certaines règles », conclut-elle.