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le Mercredi 24 mai 2023 14:44 Environnement

L’aquaponie: une fable du poisson et du chou kale

Renée-Claude Goulet, conseillère scientifique au Musée de l’agriculture et de l’alimentation, explique l'impact positif de l'aquaponie.  — Pascale de Montigny
Renée-Claude Goulet, conseillère scientifique au Musée de l’agriculture et de l’alimentation, explique l'impact positif de l'aquaponie.
Pascale de Montigny
L’aquaculture en système terre fait de plus en plus d’adeptes, mais l’aquaponie, qui consiste à entretenir une double culture, une verdure et des poissons en parfaite symbiose dans un bassin en circuit fermé, gagne à être connue.
L’aquaponie: une fable du poisson et du chou kale
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Murale capturée au Musée de l’agriculture et de l’alimentation. 

Pascale De Montigny

L’aquaponie consiste en quelque sorte à fusionner ce qu’on appelait l’hydroponie, soit cultiver des plantes avec des racines dans l’eau, sans terre, et l’aquaculture plus traditionnelle de poissons en bassins. Les producteurs qui choisissent ce système diversifient leur culture, puisqu’ils obtiennent deux ou plusieurs produits avec les mêmes installations.

Et c’est sans compter sur le fait que ce type de projet a un impact environnemental moindre et fonctionne pratiquement tout seul, une fois qu’il est bien démarré.

Les bons poissons

Frederick Miner, fondateur de l’ancienne Miner AquaGrenn Foods est passionné par le sujet. Il considère que l’aquaponie est une technique simple, mais sous-utilisée, parce que les gens ne connaissent pas assez le procédé.

M. Miner, lui, après un an de recherche et de formation en autodidacte sur le sujet s’est lancé, sans connaître de réelles embûches. Il se rappelle avoir essayé quelques poissons avant de conclure assez rapidement que le tilapia était tout désigné, car il est très résistant. Pour chaque génération, c’est lui qui faisait tout. «C’est moi qui les ai élevés, des oeufs, jusqu’à jeunes poissons, jusqu’au stade de la “graduation”, comme j’appelle: se faire manger». S’il rit de l’image, M. Miner assure qu’il s’attachait à ses tilapias, très sociaux, et devenait triste quand il fallait les envoyer dans les assiettes. «Nos poissons venaient dans nos mains comme un chien vient sur toi!»

Et une fois que l’eau était propice à l’élevage de tilapias et que l’installation était prête, il s’est mis à récolter, en même temps, des herbes variées, comme le chou kale qui pousse aisément et qui semble très heureux d’être apparié aux poissons. Le système est presque parfaitement clos: une fois les poissons nourris par l’herbe séchée que leur donne l’éleveur, ceux-ci, par leurs déjections, vont nourrir les plantes dont les racines baignent dans l’eau. À leur tour, ces dernières seront utiles car elles vont assainir l’eau en absorbant les nitrates et permettre aux poissons d’y rester longtemps. «Tu ne changes plus ton eau, techniquement, tout ce qu’il te reste à faire, c’est de la maintenance!», ajoute l’ancien éleveur. De la maintenance, et récolter.

Une technique aux nombreux avantages

Pour Renée-Claude Goulet, conseillère scientifique au Musée de l’agriculture et de l’alimentation, l’aquaponie s’inscrit tout à fait dans l’ère du temps. Elle pense aussi que ce genre d’élevage gagnerait à être mieux connu, puisqu’il présente une certaine simplicité et de nombreux avantages.

D’abord, «on entend plus souvent parler de souveraineté alimentaire dans les dernières années, les gens sont plus sensibles à ça». Or l’aquaponie est probablement sous-exploitée en Ontario. Le tilapia, par exemple, qui est une espèce tout indiquée pour ce système, provient très souvent encore de l’Asie. Et de nombreux doutes ont d’ailleurs été soulevés quant à la qualité de ces poissons. Alors qu’il est pourtant relativement facile d’en faire l’élevage ici, à petite ou à plus grande échelle. On s’assurerait d’un meilleur contrôle de la qualité et on aurait notre ressource à proximité.

De plus, qui dit proximité dit impact environnemental beaucoup moins grand. Mme Goulet rappelle que s’il n’y a «qu’une heure de route entre l’éleveur et l’assiette du consommateur», on est dans le local, on est dans une pratique «beaucoup plus respectueuse de l’environnement». Et on ne dépend plus de toute une chaîne de transport qui peut parfois faire défaut, comme on l’a vu pendant la pandémie.

En fait, même, «ce qui est intéressant, c’est que l’aquaponie peut tout à fait être un projet urbain!», ajoute-t-elle. À Montréal, il existe un tel projet qui s’appelle le LabÉAU, pour “laboratoire des écosystèmes alimentaires urbains”. Mme Goulet aimerait bien voir ce genre de projet naître à Ottawa. «C’est urbain, c’est local, c’est bien contrôlé, ça n’ajoute pas à la pêche», c’est une belle opportunité, pense-t-elle. La municipalité vient justement de modifier son règlement concernant l’agriculture urbaine à des fins commerciales.

«Améliorer un écosystème naturel, tout en nous nourrissant, c’est un grand rêve. Mais plus il y a de projets, de science autour de ça, plus on connait l’aquaponie et plus on s’assure qu’on le fait comme il faut”, dit la conseillère scientifique. L’ancien éleveur, M. Miner, ne pourrait être plus d’accord. «Pour le moment, on apprend sur le tas. Les gens ne connaissent pas assez ça!».

Plus de soutien

Comme ce genre d’aquaponie moderne est méconnu, M. Miner dénonce le peu de soutien gouvernemental pour des gens motivés qui voudraient commencer en aquaponie. Il a l’impression qu’il y a beaucoup de frilosité dans les aides financières, face à des techniques un peu plus innovantes. Pourtant, il y a de belles occasions d’affaires. «Sur le plan gouvernemental, ça prendrait juste un groupe de personnes qui connait ça. Ça prendrait un peu de recherches et développement, sur la biologie des plantes et la biologie des poissons».

Lui s’est formé tout seul. Et même s’il continue de plaider que c’est simple, tout le monde ne peux pas devenir pisciculteur du jour au lendemain. M. Miner rêve de voir un groupe d’éleveurs qui se soutiennent. Que peuvent se faire une banque d’oeufs ou des recharges d’eau bien équilibrée, en cas de problèmes dans une installation, comme la perte subite de tous les poissons. Mais pour cela, il faudrait plus de pisciculteurs, et donc plus de gens qui entendent parler d’aquaponie et qui ont envie de faire le saut.

Mme Goulet est d’accord que l’idée de combiner le poisson et les plantes en agriculture devrait être plus exploitée. «La recherche met beaucoup d’efforts pour réduire l’impact environnemental de notre industrie alimentaire», alors qu’il y a là des moyens qui offrent un bel équilibre entre production et durabilité.

IJL – Réseau.Presse – Agricom