Longtemps perçue comme une technologie futuriste, l’intelligence artificielle fait désormais partie du quotidien de nombreuses exploitations agricoles. «Aujourd’hui, dans certains systèmes, le producteur n’a même plus à intervenir : tout est ajusté automatiquement», explique Pascal Billard, PDG et cofondateur de SOL-AIR Consultants, une firme de conseil basée à Hawkesbury.
Depuis 30 ans, l’entreprise accompagne le secteur agroalimentaire dans ses transitions, notamment vers des modèles plus durables. Cette évolution a naturellement conduit à l’intégration de l’IA, notamment pour optimiser la valorisation des résidus et améliorer l’efficacité globale des entreprises agricoles.
Au niveau des opérations quotidiennes, c’est en production serricole que l’IA révèle tout son potentiel. La température, l’humidité, la luminosité et la concentration en CO2 sont ajustées en temps réel, selon des algorithmes sophistiqués.
Le consultant Pascal Billard, à l’occasion de l’événement Agricité, au collège La Cité en mars dernier.
«La température va varier selon l’ensoleillement, l’heure de la journée et le type de culture. Même l’éclairage LED reproduit le spectre de la lumière naturelle selon les saisons», détaille Pascal Billard. De quoi offrir une croissance optimisée et une irrigation calibrée «au millimètre près».
Cette automatisation permet non seulement d’améliorer les rendements, mais aussi de réduire drastiquement les coûts de main-d’œuvre, enjeu majeur dans ce type de production.
À King City, au nord de Toronto, la ferme Haven Greens illustre concrètement cette transformation. «L’IA s’est imposée naturellement pour traiter de grands volumes de données et repérer des tendances», explique Dominick DiMucci, directeur de la culture.
Cette serre entièrement automatisée est une première au Canada. À l’intérieur, l’IA intervient au niveau de la planification des cultures, la prévision des rendements, l’optimisation de l’eau et la lumière, ou encore la gestion logistique.
«Nous avons constaté des améliorations mesurables en matière de constance des rendements et de qualité globale des cultures», souligne le directeur. L’entreprise mise aussi sur la durabilité avec l’utilisation de l’énergie solaire, la réduction de plus de 95 % de la consommation d’eau et un objectif de carboneutralité d’ici l’année prochaine.
Grandes cultures
En dehors des serres, l’IA transforme également les grandes cultures. Grâce aux systèmes GPS, aux satellites et aux drones, les producteurs disposent aujourd’hui d’une cartographie extrêmement précise de leurs parcelles.
Après une analyse de sol initiale, les algorithmes ajustent automatiquement les doses de semences et de fertilisants en fonction de la variabilité du terrain. «On applique les intrants uniquement là où c’est nécessaire», résume Pascal Billard.
Les drones et images satellites permettent aussi de détecter rapidement les maladies ou les infestations. «On peut intervenir sur quelques mètres carrés seulement, plutôt que de traiter tout un champ», ajoute-t-il.
Même les moissonneuses-batteuses deviennent intelligentes. Elles adaptent leur vitesse et leurs réglages en fonction de la biomasse détectée en temps réel.
Contrairement à certaines idées reçues, ces technologies ne sont plus réservées aux grandes exploitations. «Avec environ 25 000 $, un producteur peut déjà s’équiper efficacement», estime Pascal Billard.
Les drones, autrefois très coûteux, deviennent plus accessibles, notamment grâce aux subventions. Les systèmes GPS sont quant à eux désormais intégrés à la plupart des équipements agricoles.
Le retour sur investissement peut être rapide, surtout lorsque l’IA permet de réduire la main-d’œuvre ou d’optimiser l’utilisation des intrants. «Deux employés en moins, c’est déjà des économies importantes», souligne le PDG.
Par ailleurs, l’IA ne se limite pas aux cultures végétales. En production animale, elle transforme la gestion des troupeaux. Capteurs, colliers intelligents et logiciels spécialisés permettent de suivre chaque animal individuellement.
Diverses tâches telles que l’alimentation ajustée au gramme près, la détection des chaleurs ou la gestion des mises bas peuvent désormais être automatisées. «Avant, tout se faisait à la main avec des tableaux. Aujourd’hui, l’IA gère tout ça», explique Pascal Billard.
Dans les vergers et les champs maraîchers, les robots commencent aussi à faire leur apparition. Capables d’analyser la couleur et la maturité des fruits, ils les récoltent au moment optimal.
«C’est même plus précis qu’un humain, car le robot est uniforme dans son analyse», note Pascal Billard. Toutefois, ces technologies en sont encore à leurs débuts et nécessitent des améliorations.
L’humain reste au coeur de la prise de décision
Si l’IA permet d’améliorer la précision et de réduire les erreurs, elle ne remplace pas encore le jugement humain. «La prise de décision au quotidien demeure fondamentalement humaine», insiste Dominick DiMucci.
L’intelligence artificielle excelle donc dans l’analyse de données et l’identification d’opportunités, mais elle doit être utilisée comme un outil complémentaire.
«Dans certains cas, l’IA fait moins d’erreurs qu’un humain, mais il reste toujours une marge», abonde Pascal Billard.
Cette transformation technologique redéfinit le métier d’agriculteur. L’expertise ne repose plus uniquement sur le savoir-faire agronomique, mais aussi sur la capacité à gérer des outils numériques.
«Les jeunes s’adaptent très facilement, mais pour certains producteurs plus âgés, c’est un défi», observe le PDG. La formation et l’accompagnement deviennent donc essentiels.
L’intégration de l’IA demande du temps, des investissements et une réflexion stratégique. «Il faut identifier où la technologie apporte réellement de la valeur, sans ajouter de complexité inutile», prévient Dominick DiMucci.
La clé du succès réside dans une adoption progressive, en fonction des priorités de l’exploitation.
Au-delà des gains économiques, l’IA ouvre la voie à une agriculture plus durable. En optimisant l’utilisation de l’eau, de l’énergie et des intrants, elle contribue à réduire l’empreinte environnementale des exploitations.
«L’objectif n’est pas de remplacer l’humain, mais de renforcer son expertise», résume directeur de la culture.
Dans un contexte de changements climatiques et de pression croissante sur les ressources, l’intelligence artificielle pourrait bien devenir un allié incontournable pour nourrir la planète. Le tout avec plus de précision et moins de gaspillage.